La petite histoire du Jean Guy. L’épopée de la variété de cannabis la plus célèbre du Québec. Au-delà du nom, qu’il affectionne particulièrement, Greenblatt croit que la renommée du Jean Guy vient du fait que « c’est du crisse de bon weed ».

La petite histoire du Jean Guy. L’épopée de la variété de cannabis la plus célèbre du Québec. Au-delà du nom, qu’il affectionne particulièrement, Greenblatt croit que la renommée du Jean Guy vient du fait que « c’est du crisse de bon weed ».

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La petite histoire du Jean Guy

Simon Coutu

juil. 9 2018, 7:00am

L’épopée de la variété de cannabis la plus célèbre du Québec.

Le Jean Guy est sans aucun doute la variété de cannabis la plus iconique originaire du Québec. On le reconnaît facilement par ses effluves de conifères, de citron et de moufette. Il se caractérise également par son fort taux en THC. Mais au-delà de son profil aromatique, son histoire est aussi celle du milieu activiste du cannabis au Québec. Et celle de la libre circulation des plantes.

Un jour de 2004 (fumeurs invétérés, les intervenants de cet article ne se souviennent plus de la date exacte pour des raisons évidentes), M. Raymond, un client régulier du Club Compassion, débarque dans ce qui était à l’époque le seul dispensaire de cannabis médical à Montréal, un plateau de boutures en mains.

Il avance qu’il s’agit de White Widow. Mais ses caractéristiques ne sont absolument pas les mêmes que cette souche créée en Australie connue pour ses reflets blancs. « On l’a pris, on l’a fait grandir à l’intérieur et ça a fait un super beau résultat, dit Marc-Boris Saint-Maurice, fondateur du Club Compassion de Montréal (aujourd’hui appelé le Centre Compassion) et du Bloc Pot. Les clients ont vraiment aimé ça. L’odeur était unique. Aujourd’hui, elle me rappelle encore le moment où tu entres dans une école primaire où le plancher a été lavé avec du Pine Sol. »

Toutefois, il faut trouver un nouveau nom puisque le White Widow est déjà au menu du club. « J’ai dit tout bonnement qu’on pourrait appeler ça du “Jean Guy” », se remémore Saint-Maurice.

Les souvenirs de Benoît Robitaille, qui était à l’époque maître-cultivateur pour le Club Compassion, diffèrent légèrement de ceux de son ancien patron. Il était alors responsable de la recherche et développement, donc de sélectionner les souches susceptibles de plaire aux clients.

« M. Raymond était un dude weird, végane et herboriste du quartier Hochelaga, se rappelle-t-il. Il est arrivé dans notre local avec ses boutures et on sentait qu’il voulait travailler avec nous. Mais on était méfiants d’un gars qui débarque avec une plante comme ça, de la rue. Et un White Widow, ça ne ressemble pas à ce qu’il nous proposait. Mais vraiment, il avait quelque chose d’unique, un coup de chance génétique. »

Benoît Robitaille avance que le nom du Jean Guy vient plutôt d’un brainstorm entre les employés du club, durant lequel Marc-Boris Saint-Maurice était absent. « Il n’était pas très impliqué à ce moment-là, il s’occupait plus de la politique, dit celui qui gère aujourd’hui une ferme maraîchère dans les Cantons de l’Est. On était un groupe de stoners in the summer et on voulait faire un hommage aux prénoms québécois. On l’a baptisé “Jean-Guy Leblanc”, en lien avec ses racines de White Widow. »

Les employés du club découvrent un cannabis plus fort que le White Widow, pouvant contenir jusqu’à 25 % de THC lorsqu’il est bien cultivé. « C’est du weed qui te fait tout oublier, tu ne sais plus où sont tes clés après un joint », dit Robitaille.

Il ajoute que la plante, même si elle est robuste, peut aussi poser certains défis pour le cultivateur en herbe. « Elle pousse mieux à l’intérieur. Mais l’odeur est tellement intense. Même avec des filtres au charbon, ça pue partout. Sa floraison peut prendre jusqu’à 13 semaines, ce qui peut être un problème pour quelqu’un qui manque d’expérience. Plus c’est long, plus il y a des risques de contamination avec de la pourriture et des insectes. »

Aujourd’hui chef du développement des affaires en Colombie-Britannique pour le producteur autorisé Tweed, Adam Greenblatt a aidé à populariser ce qui est devenu la souche québécoise par excellence. En 2006, il travaillait lui aussi au Centre Compassion. Parallèlement, il vendait des boutures aux détenteurs de licences médicales de Santé Canada, dont du Jean Guy.

« Je crois que j’ai contribué au fait que cette souche passe d’un produit de niche à un bien commercial », dit l'activiste à la barbe de quelques jours. « On a vraiment perdu le contrôle. »

Au-delà du nom, qu’il affectionne particulièrement, Greenblatt croit que la renommée du Jean Guy vient du fait que « c’est du crisse de bon weed ». D’autres souches québécoises se sont démarquées au fil des ans, comme le Freezeland ou le M39, mais rien comme le Jean Guy, estime le jeune homme qui a aussi fondé la clinique Santé Cannabis à Montréal.

Adam Greenblatt a d’ailleurs analysé le profil aromatique du Jean Guy, pour découvrir le caractère unique de la plante. On y trouve des terpènes, ces extraits d'huiles essentielles et de résines végétales, comme le limonène, l’alpha-pinène et le bêta-caryophyllène. Le nez de moufette vient du trans-nérolidol.

En 2010, Greenblatt ouvre son propre dispensaire, le Cannabis Access Society, à Saint-Henri. Il fait toujours pousser du Jean Guy, qu’il propose à ses clients. C’est aussi à ce moment qu’il rencontre Mat Beren, un activiste qui est alors maître-cultivateur du Vancouver Island Compassion Society (VICS). Il est particulièrement connu pour avoir remporté une contestation constitutionnelle devant la Cour suprême de la Colombie-Britannique en 2004, qui permet aujourd’hui à un producteur de cultiver du cannabis médical pour plusieurs patients à un même endroit.

Les deux passionnés de botanique décident de s’échanger leurs bibliothèques de boutures respectives. « Quand nos clients du VICS ont goûté au Jean Guy, la réponse a été immédiate, dit Beren. Les gens revenaient le jour même pour s’en racheter. C’est un cannabis qui est idéal pour le traitement de la douleur puisqu’il est très fort, plus de 20 % de THC. De plus, le terpène bêta-caryophyllène amplifie ces effets. »

Le Jean Guy vient donc de traverser le Canada. Mais pour conquérir le monde, un changement législatif est toujours nécessaire.

Avant 2014, les Canadiens autorisés à consommer la drogue douce par leur médecin pouvaient le faire de trois manières : auprès de Santé Canada (une seule souche était offerte à ce moment), le faire pousser, ou mandater une autre personne. Après cette date, Ottawa adopte le Règlement sur l'accès au cannabis à des fins médicales qui fait entrer un nouveau joueur majeur dans l’industrie du cannabis : les producteurs autorisés. Les patients peuvent donc se procurer leur dose auprès de compagnies qui ont obtenu leur permis auprès du gouvernement.

Pendant une période de plusieurs mois, durant la transition entre les deux régimes, il est donc possible de vendre des souches de cannabis à ces entreprises. Mat Beren transfère sa bibliothèque génétique à Tilray, un des principaux producteurs autorisés au pays, qui est une propriété de Privateer Holdings, une société d’investissement spécialisée dans le cannabis basée à Seattle. Il est probablement la seule personne qui ait fait de l’argent avec la « propriété intellectuelle » du Jean Guy.

« À cette époque, ce que je voulais, c’était que le plus de patients aient accès à de bonnes variétés de cannabis, avance Mat Beren. Je me suis aussi mis à vendre des graines féminisées de Jean Guy, pour que le public en général puisse en faire pousser. »

Mais c’est une publicité dans le New York Times qui fait en sorte que le Jean Guy traverse officiellement les frontières. Au mois d’août 2014, Leafly, un média en ligne de référence sur le cannabis qui est une autre propriété de Privateer Holdings, se paye une pleine page en couleur dans le quotidien pour souligner une nouvelle loi sur le cannabis médical dans l’État de New York. Une première dans l’industrie. Et cette campagne publicitaire fait la promotion de deux variétés : le Diamond OG… et le Jean Guy.

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