Le discours moralisant s'est substitué à celui de santé publique...

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Société 23/09/2010 à 11h14
«Ça n'a rien à voir avec un coffee shop»
TCHAT
Des élus de gauche et de droite réclament l'expérimentation de salles de consommation de drogue. Le député PS, Jean-Marie Le Guen, défenseur de longue date de ce projet porté par les associations et Roselyne Bachelot mais enterré par François Fillon a répondu à vos questions.

Bob. Les salles de consommation ne risquent-t-elle pas de donner l'occasion aux forces de l'ordre de contrôler les consommateurs, comme au temps du début des distribution de seringues?

Jean-Marie Le Guen. La réponse est dans la question. Au début, il pourrait y avoir des tentations ou des mauvaises interprétations, mais nous avons bien l'intention de travailler au plus près, en dialogue avec les forces de l'ordre, pour éviter ce genre de pratique.

Bob. Quelles solutions au risque de voir le deal fleurir aux abords des salles en question?

Lo22. Comment éviter que des gens viennent vendre de la drogue aux abords de ces lieux?

Aujourd'hui, la consommation existe sur des lieux fixes, prafois appelés «scènes ouvertes», dans l'espace public. L'existence de salles n'augmentera pas le trafic, il ne le concentrera pas non plus. Il n'y aura ni augmentation, ni cristallisation supplémentaire du deal.

Eddy. Sait-on comment ce dispositif marche dans les pays qui l'ont déjà mis en place?

Il marche plutôt bien. Il a le soutien de tous les acteurs: santé, sociaux, police, justice, politique. Les modèles sont parfois un peu différents. Il faudra construire pour chaque projet un modèle précis, adapté à la situation existante.

Il y a aujourd'hui plusieurs dizaines de salles dans le monde, dans plus de huit pays différents, sur lesquelles il y a des comptes rendu, des évaluations qui ont été faites, que l'on peut consulter, notament sur le net. On a visité les centres de Genève et de Bilbao, qui sont très accessibles à des journalistes français ou des associations françaises qui voudraient se renseigner.

Lo22. Vos arguments ne sont pas très convaincants sur le deal...

Je regarde les expériences étrangères, et je constate que la coordination avec la police, le choix judicieux de la localisation des installations, n'ont pas créé durablement de surproblèmes.

Eddy. «Salle de shoot»: l'expression vous convient-elle? Si la réponse est non, avez-vous d'autres suggestions?

On propose «salle de consommation supervisée», car «salle de shoot» paraît à la fois trivial et ambigu. Il faut bien voir que ce type de salles s'adresse à des injecteurs ou à des inhalateurs déjà fortement installés dans la toxicomanie. Et, en règle générale, dans la précarité. Ça n'est pas un supermarché, ça n'a rien à voir avec un coffee shop.

Jean-Lou. Très concrètement pourriez-vous nous décrire à quoi cela ressemblerait? C'est un peu flou pour moi.

Je serai un peu schématique. Les gens viennent s'inscrire de façon anonyme, adhèrent à un protocole de recommandation, remplissent des questionnaires sanitaires et sociaux anonymes. Ensuite, ils sont autorisés à rentrer dans la salle proprement dite, tour à tour. Ils y disposent du matériel sanitaire nécessaire et des recommandations nécessaires. Et peuvent, s'ils le souhaitent, rentrer en contact avec un parcours de soin ou une prise en charge sociale.

Eddy. Est-ce que les salles de shoot seraient plutôt adressées à des consommateurs d'une drogue en particulier?

Essentiellement aux consommateurs d'héroïne et aux inhalateurs de cocaïne.

TheArtofYello. Cette façon de limiter les dégâts, cette politique du moindre mal, qui crée une nouvelle extension du service public de la santé, a-t-elle un sens si une politique plus globale (prévention, sevrage...) ne va pas de pair ? et comment y prétendre dans ce contexte politique ?

La question est légitime, mais nous ne pouvons pas nous permettre d'attendre des conditions parfaites pour avancer.

Roselyne. Comment expliquez-vous que le gouvernement ait mis son veto avant même la mise en place d'une consultation? Pourquoi ce blocage?

raflowerz. Pensez-vous que le refus initial du gouvernement sur ce sujet ait été dicté par le contexte du mois de juillet ( pendant un gros coup d'accélérateur sur la répression pour rassurer un certain électorat ). Et que pour la suite, la question puisse etre revue sereinement?

Je constate que le gouvernement était divisé, parce que mesdames Bachelot et Morano à tout le moins y étaient favorables, et que d'autres y étaient plus opposés. L'intervention de monsieur Fillon intervient pour calmer des divergences gouvernementales, à un moment donné dans un contexte de discours imprégnés de la droitisation de l'UMP.

Marie. Connaissez-vous la position de Nicolas Sarkozy sur le sujet?

Nicolas Sarkozy, qui s'exprime sur beaucoup de choses, pour ne pas dire sur tout, ne s'est pas exprimé sur le sujet. C'est suffisamment rare pour être souligné. Je pose la question: qu'en pense-t-il? Et qu'en pense son entourage?

Lespaul. Qu'est-ce qui effraie tant les politiques vis-à-vis de «la drogue» pour qu'ils soient si frileux à expérimenter, et donc à encadrer son usage ? Le tabac et l'alcool tuent bien davantage !

C'est un vieux débat. La drogue, au-delà de la mort qu'elle procure, est grandement étrangère à notre culture. Elle fait peur, par la dépossion et la dépendance brutale qu'elle crée le plus souvent. Trop de discours laxistes ont faussement opposé répressif et libertaires, alors qu'il nous faut aujourd'hui engager une approche de santé publique.

Jean-Lou. Les socialistes parlent-ils d'une même voix sur les salles de shoot? On entend peu de responsables de votre parti sur la question.

Tous les responsables socialistes se sont prononcés en faveur des études que nous avons menées. Ils sont, et seront, de plus en plus nombreux à s'exprimer à la vue des résultats d'une façon favorable. J'en ai déjà convaincu un certain nombre.

Marie. Merci d'avoir initié ce débat, avez vous bon espoir qu'il débouche sur le création de salles à Paris?

Oui, j'ai la ferme volonté de continuer la pédagogie vis-à-vis de l'opinion publique, et des pouvoirs publics, et de mettre en œuvre, le plus tôt possible, les préparatifs à l'ouverture d'une salle de consommation supervisée.

Lo22. Si vous lancez une «salle de shoot» à Paris, la concertation avec les riverains risque d'être houleuse...

Elle le sera, comme l'ont toujours été toutes les structures de politique de réduction des risques. Elles ont néanmoins abouti et plus personne aujourd'hui ne proteste. Je souligne d'ailleurs, que dans de nombreuses villes, par exemple au Pays-Basque, ce sont les riverains qui demandent l'ouverture de ce type de salles pour mettre fin aux consommations avérées sur l'espace public.

Roselyne. Si un élu décidait aujourd'hui d'ouvrir dans sa commune, avec des associations et un encadrement médical, une telle salle, que se passerait-il ?

Il y aurait d'abord un processus d'élaboration du projet médicosocial, puis explication et concertation avec la population, et prise de décisions.

Raflowerz. Quelles structures pourraient être porteuse de ces projets ? associations? hôpitaux? collectivités?

Ces structures doivent d'abord associer l'Etat, les collectivités territoriales et des associations. Qui auraient vraisemblablement la responsabilité de la gestion de ces structures.

L'ouverture de ces sallesne devrait-elle pas s'accompagner d'une politique de dépénalisation des usages?

C'est un autre débat, les deux questions ne sont pas liées. Nous avons travaillé essentiellement sur le problème de l'ouverture de salles de conso, en nous limitant à cet aspect.

Jean-Lou. Ne croyez-vous pas que les consommateurs de drogue que vous voulez toucher avec ces structures auront la crainte de se faire repérer voire arrêter par la police?

Leur consommation est d'ores et déjà repérée puisque ce sont des toxicomanes qui se droguent dans la rue, ou dans les cages d'escaliers des immeubles. Au vu et au su de tous, dans les mêmes lieux, les mêmes quartiers, de façon régulière, parfois plusieurs fois par jour.

Millwatts. Pourquoi ne pas mettre en œuvre des salles de rééducation médicalisée en accompagnement du shoot qui ne règle rien? N'aurait-on pas au moins l'espoir de société d'une rémission illustrée par certains guéris?

Le sevrage doit toujours être proposé, il ne peut pas être imposé. Dans les salles de consommation, sera proposée je le rappelle l'entrée dans un parcours de soins, qui peut aller de la substitution au sevrage et au traitement des affections interférentes.

Ella. Il me semble que la France est toujours très en retard sur ces questions de toxicomanie. Nous l'étions déjà avec les produits de substitution comme le Subutex et la Méthadone. Pourquoi ? Est-ce culturel?

Sans aucun doute. La France, parce qu'elle a une tradition plus allergique aux drogues, parce que nous fonctionnons, depuis quarante ans, avec la loi de 1970 qui, contrairement à notre tradition et à celle de la plupart des autres pays européens, a pénalisé la consommation, et pas seulement le commerce. Le discours moralisant s'est substitué à celui de santé publique, dont notre pays a une faible tradition, par ailleurs.

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