De la mari à deux vitesses

Le Devoir, samedi 20 et dimanche 21 juillet 2002
Myles, Brian

Le ministre fédéral de la Justice, Martin Cauchon, a lancé un ballon politique planant cette semaine en suggérant de décriminaliser l'usage personnel de la marijuana, en écho au concert de réformes qui berce l'Europe depuis quelques mois. Une mesure hypocrite et incomplète, plus proche d'une décision administrative que d'une révolution sociale.

Dépassé sur la gauche par le Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, incapable de suivre la cadence imposée par les pays européens qui décriminalisent la mari à qui mieux mieux, M. Cauchon a fait preuve de courage cette semaine en affirmant qu'il avait déjà fumé du pot, rejoignant ainsi un club sélect comptant plus de trois millions de Canadiens. Mais il a aussi révélé l'ampleur du retard pris par les libéraux en matière de politique sur les drogues en reprenant à son compte, sans l'améliorer, un projet portant la griffe des Britanniques et des Australiens.

Ainsi, le ministre songerait grosso modo à assouplir les sanctions imposées pour l'usage de la mari, sans toutefois les éliminer. Fumer ne constituerait plus un crime digne de poursuites au criminel, comme c'est le cas à l'heure actuelle, mais un acte passible d'une simple contravention. Le président du Comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, Pierre-Claude Nolin, a raison de souligner l'hypocrisie d'un projet semblable. Des segments entiers de la population, comme les jeunes et les pauvres, sont beaucoup plus vulnérables que leurs concitoyens aisés face à des amendes.

Et la comparaison avec le Code de la sécurité routière que les médias ont faite ne tient pas. Les affreux billets distribués par les patrouilleurs visent à punir et décourager les automobilistes qui adoptent une conduite téméraire, par exemple en grillant un feu rouge ou en traversant une zone scolaire à 100 km/h. Mais à quoi serviraient les contraventions distribuées aux fumeux de pot, sauf à garnir les coffres de l'État ? Peut-être à confiner l'usage de la mari à la sphère du privé, voire à celle des établissements dotés de permis, au même titre que l'alcool. Allez savoir !

Le ministre Cauchon précisera ses intentions au début du mois d'août, lors d'un discours devant les membres du Barreau du Canada. Souhaitons-lui de garder les idées claires d'ici là : en effet, il devra plancher sur son projet. Dans sa forme actuelle, celui-ci est dangereusement incomplet. Non seulement il propose un système à deux vitesses, il entraîne aussi de la confusion. L'usage de la mari est répréhensible ou il ne l'est pas. Depuis la publication du rapport Le Dain, en 1974, jusqu'aux récents travaux du Comité spécial du Sénat sur les drogues, le Canada s'est doté d'une base solide de connaissances sur la marijuana qui tournent autour de deux thèmes.

Primo, la marijuana est la plus anodine de toutes les drogues, légales ou illégales. À peine 10 % des utilisateurs développeront une dépendance, contre 35 à 50 % des adeptes de la cigarette et de l'héroïne et 15 à 20 % des amants de l'alcool et de la cocaïne. En d'autres mots, les pays occidentaux tolèrent la vente contrôlée de substances beaucoup plus dangereuses que le pot. S'ils chipotent sur un petit joint, c'est davantage par aveuglement moral que par raisonnement éclairé. Un siècle de désinformation en matière de drogues, sous l'égide des États-Unis, a débouché sur l'adoption de politiques répressives exemptes de fondements scientifiques. Quels sont les faits ? Il n'existe pas de distinction entre les drogues «dures» et les drogues «douces». Un individu peut par contre faire un usage immodéré ou contrôlé d'une drogue, et n'importe laquelle. La mari ne mène pas à la consommation de substances plus dommageables. Et son potentiel d'accoutumance reste faible, même si la concentration de THC est plus élevée que jamais. On atteint tout simplement un état d'euphorie en moins de bouffées qu'avant.

Secundo, le régime actuel de prohibition cause plus de tort que de bien. Bon an, mal an, celui-ci transforme 30 000 simples consommateurs de cannabis en criminels. Contrairement à l'image de tolérance qu'ils veulent bien projeter, les policiers ne ferment pas tout à fait les yeux sur la possession de cannabis. Encore en 1999, celle-ci représentait la moitié de toutes les infractions en matière de drogues au Canada. Ce régime oblige les consommateurs à s'approvisionner auprès des plus petits éléments du crime organisé, les revendeurs, contribuant de ce fait à l'enrichissement de leurs patrons, des hommes sans foi ni loi. La prohibition accapare enfin d'importantes ressources financières qui pourraient être utilisées à des fins d'éducation et de prévention.

La décriminalisation constitue un pas dans la bonne direction puisqu'elle permettrait de soustraire les Canadiens à la menace d'un casier judiciaire pour un banal joint. Elle obligerait par ailleurs les policiers à s'occuper des vraies affaires de trafic de stupéfiants. Mais si ses intentions sont vraiment sérieuses, le ministre devra trouver le moyen de décriminaliser tout en empêchant le crime organisé d'accroître son contrôle sur la vente et la distribution.

Les libéraux n'ont ni le courage ni le mandat de légaliser la marijuana. Ils pourraient par contre profiter d'une politique de décriminalisation pour lancer une vaste campagne d'information sur la petite plante verte et, surtout, les conséquences de son trafic illicite. Une «marijuana équitable», libérée de toute main criminelle et corruptrice, pourrait-elle pousser un jour en sol canadien ? Le ministre a l'occasion d'en planter les germes par son projet de décriminalisation en menant à maturité une génération de consommateurs éthiques.