Rencontre potagère. Ma cabane au cannabis

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Portrait
Rencontre potagère. Ma cabane au cannabis
Par Philippe Lançon — 8 avril 1996 à 04:30
MICHKA, 52 ans, est devenue, sans le vouloir, une égérie du cannabis. Attaquée par un prohibitionniste, elle passe au tribunal correctionnel à Paris.

Dans la petite cabane en bois, impeccable réplique miniature de celle construite au Canada vingt ans plus tôt, une vieille théière est posée sur un poêle en fonte acheté aux puces. Tout est propre, à sa place, comme dans un bateau. Michka, qui n'est pas Line Renaud, recharge du bois en silence. Ça ne chauffe pas. Elle porte un pull violet. On entend les oiseaux. Deux couvertures sont étalées sur la terrasse, face à un camélia en fleur, sous les branches encore nues des arbres du Père-Lachaise. Un havre: le dernier jardin en copropriété au coeur de Paris, arraché de haute lutte, comme dans la chanson de Dutronc, à un promoteur. «Je viens ici pour me détendre, dit-elle, pour oublier, parmi les plantes, la ville et les bruits du procès.»

Pour la première fois de sa vie, presque surprise et un peu inquiète, la paisible mère de famille, journaliste experte en jardinage et auteur de trois livres sur l'herbe et le chanvre, est transformée malgré elle en égérie du cannabis: elle passe devant le tribunal correctionnel de Paris. Un professeur en retraite, Gabriel Nahas, ancien expert en toxicologie de l'OMS et grand brûleur de chanvre, la poursuit en diffamation. Dans Maintenant, une petite revue trimestrielle consacrée en octobre 1993 au cannabis, Michka l'accusait de «manipuler la science» pour des raisons d'ordre moral.

Gabriel Nahas n'est pas tout à fait n'importe qui: sa haine du cannabis n'a d'égale que son goût du procès et sa puissance de feu, relayée par différents journaux et ministères depuis plus de vingt ans. Les témoins de Michka ne sont pas non plus n'importe qui: des spécialistes français et étrangers de la toxicomanie, professeurs et politiques, en général peu enclins à se déplacer devant les juges. Tout cela fait du procès de Michka un moment emblématique: dans l'atmosphère de peur propre aux années en cours, ce ne sont plus des babas cool qui s'écharpent autour d'un joint, mais des toxicologues, des avocats, des neuropsychiatres qui discutent à la barre.

Dans ce gratin, Michka dénote un peu. Assez curieusement, c'est l'inverse d'une militante. Jamais dans un mouvement, jamais dans un courant. Son mari, l'écri- vain Hugo Verlomme, «une barbe et pas de chaussettes», récuse pour deux tout en- gagement: «Militant, c'est limitant. On n'est pas des dealers, ni des babas, et on n'a pas d'intérêt. On écrit nos livres, on vit, et puis c'est tout.» Sur le rôle de joint de sa douce, il a son explication: «Il y a très peu de femmes dans le monde du cannabis. Les hommes fument davantage. D'autre part, elle est bilingue et potasse comme une universitaire. C'est comme ça qu'elle est devenue une spécialiste du chanvre.»

Michka fume peu. Et jamais de tabac. Si ses deux enfants en grillent une un jour, elle sera «plus préoccupée s'ils fument du tabac, ce qui crée presque toujours une dépendance, que si c'est du cannabis.» Si c'est de l'herbe, elle les mettra en garde contre «les choses à ne pas faire»: «par exemple, fumer avant un contrôle de maths ou avant de conduire». Car le cannabis, admet-elle, «n'est pas une substance anodine». A certains moments, tandis que le thé ne chauffe toujours pas, Michka se prend toutefois le chandail dans son panthéisme pour justifier ce qui, après tout, n'est pas autre chose que de l'herbe. «Certaines plantes aident à mettre en phase avec l'unité du monde vivant. Elles ont un potentiel d'enseignement.» Des plantes complètes, en somme, qui nourrissent le karma de la tête aux pieds. Gênée par ses propres mots, elle sourit. «Ça fait très méli-mélo mystique, tout ça, mais j'ai vraiment un sentiment de la nature et ça m'aide à mieux vivre.»

Le cannabis n'était pas prévu dans sa course autour du monde. En 1964, elle a vingt ans, elle est belle, et elle part retaper un voilier de 1896 avec un marin anglais. Elle vit Mai 68 à la BBC. «Ça avait l'air assez effrayant.» Ensuite, ils traversent la Manche, rejoignent Majorque, revendent le voilier, émigrent vers l'ouest du Canada. Là-bas, elle découvre une société «pas confinée comme la nôtre», qu'elle définit d'un mot hérité de Shakespeare qu'elle ne parvient pas à traduire exactement en français: «readyness». Ouverture, disponibilité. Années 70, où nature et culture se mêlent dans une province immense et vierge comme la Lune. «La Colombie-Britannique a fêté ses cent ans quand j'y étais, vous vous rendez compte?»

Elle achète un terrain, «le plus petit possible là-bas, vingt hectares». Plus tard, elle y retourne avec son nouvel homme, Hugo Verlomme. Un homme du grand bleu. Elle-même a écrit un livre très soigné sur ses voyages en mer, à la fois rêveur et pratique, que les bourlingueurs connaissent bien. Lui, l'auteur célébré de Mermère, se souvient: «Je l'ai choisie en partie à cause de l'océan. Mais elle avait fini ce trip-là. Et je me suis retrouvé dans un potager, entouré d'ours, à mille mètres d'altitude.» Leur grande cabane, sans eau ni électricité, ils la construisent eux-mêmes. Ils y passent cinq ans. Elle y écrit un journal de grossesse dans les herbes folles: A mains nues. «Puis nous sommes revenus, dit-elle. Là-bas, nous avions ce qui manque ici: du temps. Mais ce qui se trouve ici a fini par nous manquer là-bas: des rencontres.» Ils ont écrit un premier livre sur le cannabis, «l'un des tout premiers en France». «Quelque chose de très pédagogique, dit-elle, pour transmettre un savoir sur une plante qui était l'objet de n'importe quel discours.» Ensuite, pendant dix ans, Michka et Hugo publient d'autres ouvrages, voyagent jusqu'à ce qu'on leur demande de rééditer leur opus cannabis. «Nous nous sommes aperçus que le contexte avait totalement changé. Quand nous avions publié, en 1978, la libéralisation semblait sur le point d'aboutir. En 1992, tout avait changé. La société s'était refermée. Les discours étaient plus faux que jamais. Il fallait en tenir compte, écrire autre chose.»

Sérieux, documenté, fourmillant d'anecdotes, le deuxième livre est lu par les spécialistes. On invite Michka dans des colloques. Elle aide des journalistes en procès contre les «prohibitionnistes» comme Gabriel Nahas. Via le cannabis, elle découvre également la plante mère, le chanvre. «Je me suis aperçue que la France, l'un des pays les plus répressifs, avait eu dans le passé une tradition de culture de cette plante.» Elle a donc des vêtements, de l'huile de chanvre et un nouveau livre, consacré à ses vertus. «Si nos sociétés y sont hostiles, c'est sans doute parce qu'elle vient d'Orient.»

Plus encore que les plantes, c'est l'idée même de prohibition qui, à la fin, gêne Michka: «Quand l'alcool fut interdit aux Etats-Unis, les gens n'ont pas cherché de la bière mais des alcools forts. Ce système nous a mis dans une situation inextricable. Il favorise les produits mortels, les substances concentrées, plus faciles à transporter. Or, le problème n'est plus: doit-on vendre la mort?, puisque, de toute façon, la mort se vend. Le problème, c'est de mettre en place un système tel qu'il y ait un minimum de mauvais usage.» Mais l'odeur du thé à la cannelle enfin chaud chasse tous ces discours. Cet été, pendant trois mois, la famille entière part en cargo pour la cabane. Pour échapper aux procès, documents, discussions, articles sur la «pasionaria». «Beaucoup de gens profitent assez peu de la liberté qu'ils pourraient prendre. Moi, si.»

Michka en 8 dates

1944. Naissance en Dordogne de Michèle Seeliger, dite Michka.

1964. Départ pour l'Angleterre.

1970. Emigration au Canada.

1975. Retour en France.

1977. Premier livre: le Grand Départ et la vie sur l'eau (Albin Michel).

1978. Retour au Canada. Le Dossier vert d'une drogue douce (Laffont), avec son mari Hugo Verlomme.

1993. Le cannabis est-il une drogue? (Georg) par les mêmes.

1995. Le Chanvre, renaissance du cannabis (Georg).

Philippe Lançon

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