Cannabis : la responsabilité d'informer

Le 26, 27 et 28 octobre dernier, La Presse publiait une série d'articles sur le « fléau » de la drogue dans les écoles. Sous prétexte de tracer un portrait du dit « fléau », les journalistes Catherine Handfeild, Émilie Côté et Ariane Lacoursière accumulaient les cas extrêmes et douteux pour servir leur propos, contrevenant ainsi aux règles fondamentales de la responsabilité de la presse, telles que définies par le Conseil de presse du Québec, qui condamne le sensationnalisme.

Il ressort de cette série d'articles sensationnalistes une volonté certaine de diaboliser le cannabis. Le 26 octobre, sous le titre « Banal le pot? » on pouvait lire le « témoignage » d'une petite fille qui aurait confié à un travailleur de rue, avoir consommé de la cocaïne pour la première fois à sept ans. Quelle crédibilité doit-on accorder aux histoires extraordinaires d'une enfant négligée par ses parents, qui cherche à se rendre intéressante aux yeux d'un travailleur de rue? Quelle est la part de vérité dans cette anecdote invérifiable? Et surtout, quel est le lien avec le pot? Aucun, bien entendu.

Nous pourrions multiplier les exemples, mais nous nous en tiendrons au « témoignage » de Nicolas. Comment peut-on croire cette invraisemblable histoire? L'adolescent aujourd’hui âgé de 15 ans prétend qu'à 13 ans, il aurait créé en seulement quatre mois, un réseau de distribution de « hash et de cannabis ». Il « empochait au moins 1000$ » par semaine, pour se payer ses 25 joints quotidiens, selon la journaliste Ariane Lacoursière (Pusher à 13 ans, 28 octobre). Cette histoire ne tient pas debout si on se donne la peine d'y réfléchir 30 secondes.

Tout ce qui sort de la bouche d'un adolescent qui prétend fumer 25 joints par jour devrait être évalué avec méfiance. Comment Nicolas pouvait-il trouver l'énergie pour vaquer à ses petites affaires et mettre sur pied son « réseau » après avoir autant fumé? Alors que sur la même page on raconte les problèmes de Patrick, « totalement abruti par la drogue et incapable de travailler » après (seulement?) 13 joints quotidiens.

Le pot n'est pas gratuit. Quelle part des ventes revient au petit « détaillant » : 25%, 50%? Pour « empocher » ses 1000$, Nicolas aurait dû vendre entre 2000$ et 4000$ de pot par semaine, au moins. Encore plus en tenant compte des commissions versées à ses prétendus « employés ». À 10$ le gramme, cela représente entre 200 et 400 clients à rencontrer par semaine, en plus des transactions avec ses fournisseurs, et des sommes d'argent importantes à gérer. Ça fait des grosses semaines pour un ado « gelé bien dur ». Tout ça organisé en quatre mois. Si Nicolas était un homme d'affaires aussi efficace, organisé et entreprenant à 13 ans grâce à ses 25 joints de pot par jour, ne devrait-on pas en prescrire de fortes doses aux chefs d'entreprises et aux étudiants des HEC?

Y'a quelque chose qui cloche là-dedans!

Faut-il croire tout ce que racontent les enfants et les adolescents aux intervenants sociaux et aux journalistes pour se rendre intéressants? Les journalistes peuvent-ils publier sans réserve comme des « faits » tous les « témoignages » même les plus farfelus, pour servir leur propos? Comment peut-on faire passer de telles fabulations pour de l'information?

Tous les jeunes que La Presse a rencontrés présentent des problèmes de surconsommation. Selon les propres statistiques de La Presse, 50% des jeunes ont déjà fumé et 20% consomment régulièrement. La presque totalité sont des fumeurs occasionnels qui consomment modérément. Bien sûr, une petite minorité surconsomme, pour toutes sortes de raisons souvent psychiatriques, sociales ou familiales, qui n'ont généralement rien à voir avec la substance elle-même. Pour d'autre ce sera la nourriture ou le jeu. Ils sont l'exception, et non la règle. Pourtant, le caractère sensationnaliste des articles de La Presse et l'espace exagéré accordé aux cas extrêmes, induit le public en erreur sur l'ampleur du prétendu « fléau », en donnant l'impression que les problèmes graves sont généralisés.

Le guide déontologique du Conseil de presse du Québec stipule que « Les médias et les professionnels de l'information doivent traiter l'information recueillie sans déformer la réalité. Le recours au sensationnalisme et à l'« information-spectacle » risque de donner lieu à une exagération et une interprétation abusive des faits et des événements et, d'induire le public en erreur quant à la valeur et à la portée réelles des informations qui lui sont transmises. » (Les responsabilités de la presse- 2.1-Les exigences à l'égard du droit à l'information)

La recherche obsessionnelle des cas extrêmes chaque fois qu'il est question de consommation de drogue, ne sert pas le public. En publiant des récits douteux et invérifiables, La Presse a failli à sa responsabilité « de livrer au public une information complète, rigoureuse et conforme aux faits », comme l'exige le Conseil de presse du Québec.

En dernier lieu, si les jeunes ont accès si facilement au cannabis, selon les propos lus dans La Presse, ne serait-ce pas directement dû aux politiques prohibitionnistes. Les problèmes de consommations sont exacerbés par le régime actuel puisqu'un 10$, peut importe ton âge, te permet d'acquérir un gramme de cannabis dans ce marché régulé par la désinformation et la violence.

Hugô St-Onge
Chef du Bloc Pot