Un dossier qui roule

Le Devoir, mercredi 17 juillet 2002
Des Rivières, Paule

Le ministre fédéral de la Justice, Martin Cauchon, envisage de décriminaliser la marijuana. Voilà une excellente idée qui, nous semble-t-il, rallie une majorité de Canadiens.

Quelques jours avant que M. Cauchon n'exprime à haute voix l'état de sa réflexion, le gouvernement de Tony Blair annonçait un assouplissement de sa loi en plaçant la marijuana dans la catégorie des drogues douces. La possession d'une petite quantité de cannabis n'entraînera bientôt plus l'arrestation de son propriétaire en Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique ne crée aucun précédent. En Europe, un certain nombre de pays, et pas uniquement les Pays-Bas, privilégient la tolérance à l'égard des personnes possédant une quantité de marijuana destinée à la consommation personnelle. Fait à noter, ces pays n'ont pas pris le chemin de la légalisation pure et simple. De plus, personne, pas même le gouvernement néerlandais, qui permet la vente de «pot», n'a résolu le problèmes de l'approvisionnement. D'où vient le cannabis vendu ? Mystère et boule de gomme !

Ici au pays, cette question de l'approvisionnement préoccupe beaucoup le comité spécial du Sénat sur les drogues illicites, que préside le sénateur Pierre-Claude Nolin. Ce dernier faisait récemment remarquer que tout maintien de la prohibition entraîne la criminalisation du trafic. On sait déjà que le groupe de travail, dont le rapport est attendu en septembre, ira dans le sens d'une plus grande libéralisation des lois. La question est de savoir jusqu'où. Mais avant tout, il faut souhaiter que le rapport relance le débat public, que le gouvernement Chrétien a jusqu'à présent tenté d'étouffer.

Alors que le comité du Sénat consacre l'essentiel de ses énergies au cannabis, un autre groupe de travail, le comité spécial des Communes sur la consommation médicale de drogues ou médicaments, tente de cerner l'ampleur de l'usage non médical de drogues au pays afin de suggérer une stratégie appropriée au gouvernement.

En 1987, alors qu'au sud le président Reagan déclarait la guerre à la drogue, ici, le premier ministre Brian Mulroney utilisait le mot «épidémie» et mettait de côté 210 millions pour lutter contre l'usage immodéré de drogues. Une stratégie nationale antidrogue s'ensuivit, favorisant une approche dite équilibrée, soit la réduction conjuguée de l'offre et de la demande. Le Canada n'a jamais fait la guerre à la drogue à la manière américaine. D'ailleurs, il suffit de regarder les lois et politiques des deux pays pour se rendre compte que l'approche répressive privilégiée aux États-Unis n'a jamais eu la cote ici. On peut d'ailleurs constater l'échec de la politique de Washington devant la hausse de la consommation de cannabis chez les jeunes, phénomène par ailleurs observé également ici.

Espérons qu'Ottawa saura résister aux pressions qu'exercerait immanquablement Washington advenant le cas où la population canadienne serait favorable à un assouplissement significatif des lois touchant l'usage et le trafic de la marijuana. Dans un contexte de resserrement des frontières, rien n'est moins sûr.

Il reste que la décriminalisation de la marijuana apparaît comme un geste logique, notamment parce qu'il est insensé de transformer en criminels des jeunes qui fument leur joint de temps à autre. D'ailleurs, dans plusieurs villes, la police ferme les yeux : à Montréal, par exemple, à peine 1 % des consommateurs sont épinglés. L'Association canadienne des chefs de police et le Barreau canadien prônent tous deux la décriminalisation de la possession de petites quantités de cannabis. Bref, le ministre de la Justice a enfoncé une porte ouverte. Mais cela ne veut pas dire qu'il ne rencontrera pas d'obstacles sur sa route : les préjugés restent tenaces au sein d'une partie de la classe politique. Le rapport du comité Nolin aura donc une saveur pédagogique.

En effet, il faut surtout éviter de tout confondre, drogues douces et drogues dures -- encore que, dans certains cas, les premières puissent conduire aux secondes --, et surtout décriminalisation et légalisation.

Pour l'heure, il est difficile de savoir si la légalisation du cannabis réduirait la circulation de mauvais produits et si elle découragerait les réseaux criminels qui assurent présentement sa production et sa distribution. Plus important encore, il faut se demander quel impact la légalisation aurait sur la consommation, notamment chez les jeunes. Il faut donc éviter d'adopter des mesures encourageant la consommation, qui atteint un niveau problématique pour un certain nombre de Canadiens.