Marijuana : un coup fumant

Le Droit, lundi 11 avril 2005, p. 27
Savoie, David

À l'heure d'une possible loi sur la décriminalisation de la marijuana, le sujet polarise les opinions plus que jamais. Opposés l'une à l'autre, deux solitudes semblent irréconciliables. Les tenants et les adversaires d'une plus grande libéralisation de la décriminalisation de la marijuana se livrent à un dialogue de sourds. Et les faits parlent d'eux-mêmes.

En fumer est devenu presque banal pour beaucoup, le faire en pleine rue n'a rien d'exceptionnel et chez soi l'est encore moins. Pourtant, il s'agit toujours d'une substance illicite, dont la possession et l'achat sont passibles d'amendes et même d'emprisonnement, menant à un casier judiciaire.

Loin de la génération hippie, où fumer son tarpet signifiait la marginalisation, les consommateurs se cachent de moins en moins. Athlètes, médecins, étudiants, travailleurs de la construction, musiciens, acteurs, journalistes, et même, policiers, n'échappent à cette «mode».

Selon les chiffres des Nations unies, 141 millions de personnes sur la planète consomment de la marijuana, sur une base plus ou moins régulière. Au Canada, gros consommateurs et fumeurs légers constituent près de 1,5 millions de personnes, et 30% de la population admet en avoir fait l'essai une fois dans leur vie. Tous les outils pour consommer Marie-Jeanne sont désormais en vente un peu partout, généralement bien visibles, exposés au grand jour, aux yeux et au su de tous.

Sur son site Internet, Marc Emery, un candidat du Parti Marijuana en Colombie-Britannique, vend plus de 500 variétés de graines de cannabis, livrées en sept jours ouvrables aux acheteurs canadiens.

Pendant ce temps, pour les policiers, les perquisitions se suivent et ne se ressemblent pas. Larges serres hydroponiques, aux équipements de plus en plus raffinés et aux plants toujours plus gros. Installations munies de pièges d'ours aux fusils de chasse déclenchés par le passage d'intrus, ou encore des «mariculteurs» armés, déclenchant des batailles rangées, comme à Mayerthorpe, où quatre officiers de la Gendarmerie royale canadienne sont décédés. De véritables plaies pour les policiers. L'année dernière seulementnbsp;: au total, rafle de 1,4 million de plants et plus de 21 000 kilogrammes en vrac à travers le Canada, selon les chiffres de la GRC. Les estimations de la production annuelle canadienne tournent entre 800 et 2000 tonnes.

Moultes revues traitent du sujet, de la culture aux méthodes de consommation, encourageant la consommation, et chaque année, 30 000 Canadiens sont accusés de possession. La liste paradoxale pourrait s'allonger ainsi pendant des pages.

Pour

Hugo St-Onge, candidat du Parti Marijuana et chef du Bloc Pot, pousse un soupir.

Il n'apprécie pas cette dichotomie importante entre un plus grand contrôle et une plus grande acceptation sociale de la consommation de marijuana.

Le problème, selon lui, est l'incapacité du gouvernement à contrôler la substance. Autre paradoxe, souligne-t-il, «c'est légal de le consommer, mais pas de le posséder».

Le projet de loi, pour lui, est fort simple : il s'agit de simplifier le travail de policiers, en ramenant les procédures à l'émission d'une contravention. Pour le chef du Bloc Pot québécois, «ils (les policiers) n'aiment pas dire qu'ils n'ont pas le contrôle», et cherchent à justifier leur travail.

«Le commun des mortels en utilise, et beaucoup de monde en font pousser!, s'exclame-t-il, le gouvernement est déconnecté de la réalité.»

«Oui, la réalité, c'est que ça comporte des dangers. C'est plus dangereux que le café, moins que l'alcool», à son avis.

Un changement des moeurs se fait sentir, avec plus de personnes s'affichant comme fumeur. Les lois devraient être au diapason avec ce que pensent les gens.

La solution? «Mettre fin à la prohibition.» Le résultat se traduirait en une culture d'utlisation plus responsable, en contrôlant la vente, suggère-t-il.

Pour Serge Brochu, criminologue de l'Université de Montréal, et co-directeur du groupe de Recherche et d'intervention sur les substances psychoactives du Québec, «la politique de réduction des méfaits» facilite ou favorise l'usage du cannabis.

«On le voit, l'illégalité n'est pas d'une très grande efficacité», mesures pénales et policiers réussissant mal à juguler la consommation en hausse.

«La majorité des consommateurs ne développent pas de problèmes», restent sans histoire et gèrent bien l'utilisation de la drogue. La dépendance ne se développe que chez une minorité de fumeurs, des consommateurs ayant d'autres problèmes provoquant une plus grande utilisation de la substance.

Il rappelle l'aspect juridique de la chose : avoir un casier judiciaire pour la possession de cannabis n'est pas le remède. Ni le statu quo, d'ailleurs.

Contre

À l'autre extrémité du spectre, Tony Cannavino, président de l'Association canadienne de la police professionnelle (ACPP), désapprouve totalement la légalisation.

Lui n'aime pas l'expression «drogue douce». «Le 'pot' d'aujourd'hui contient entre 15 et 20% de THC (la substance intoxicante), pas 3 à 5% comme dans les années soixante-dix!»

Le projet de loi pour décriminaliser le Cannabis Sativa lui rebrousse le poil, comme la majorité des policiers à qui il parle. Il joue le rôle du rabat-joie du système, et il le sait.

«À quoi correspondent les fameux 15 grammes de pot? demande-t-il, en faisant référence à la quantité tolérée si une personne est arrêtée en possession de marijuana. C'est entre 30 et 50 joints.» La plupart des députés ouvrent de grands yeux lorsqu'il leur fait cette affirmation.

À son avis, tolérer cette quantité sur tout un chacun serait du coup ouvrir grand la porte à une machine narcotique impressionnante, où les producteurs fleuriraient et le milieu criminel prendrait rapidement le contrôle du marché.

Du point de vue de l'ACPP, les policiers seraient privés de tout pouvoir discriminatoire, pour arrêter ceux faisant le trafic plutôt que les petits consommateurs.

Il défend une position où l'éducation joue un rôle proéminent. Ainsi, il souhaiterait voir le Parlement renforcer les moyens des policiers à l'égard des trafiquants, et la mise en oeuvre d'un programme national contre les drogues.

«Il faut s'attaquer aux producteurs.» Des millions de dollars de profits seraient accumulés sur la seule culture de la marijuana.

«Avec un joint ou deux en poche, personne ne mérite la peine capitale, souligne-t-il, mais il faut freiner la conception actuelle. Plus tu banalises, plus tu aides le crime.»

Sans compter que la consommation ne signifie pas que des effets positifs, citant l'exemple de parents pouvant être inquiets de ce que leur enfant consomme.