La police dit comprendre les objectifs du Club Compassion mais a quand même institué une enquête

Le Devoir, samedi 2 octobre 1999, p. A5
Myles, Brian

Alors que le débat sur la légalisation de la marijuana à des fins thérapeutiques se perd dans les dédales parlementaires à Ottawa, des Montréalais ont décidé de défier ouvertement la loi. Désormais, les malades chroniques pourront se procurer «l'herbe» par l'entremise d'un organisme bien particulier, le Club Compassion.

Un pusher de marijuana hors du commun a pignon sur rue depuis hier sur le Plateau Mont-Royal et il a annoncé ses services dans tous les médias, s'attirant déjà l'attention des policiers.

Des militants pour la légalisation de la marijuana à des fins thérapeutiques ont inauguré hier matin le Club Compassion, un centre calqué sur celui de Vancouver qui vendra ouvertement de la «mari» aux malades chroniques. «Mon but, c'est d'aider les gens qui souffrent à se sentir mieux», a lancé hier Louise-Caroline Bergeron, une fondatrice du Club Compassion.

L'initiative a déjà obtenu l'appui du député bloquiste Bernard Bigras et de la Coalition des organismes communautaires québécois de lutte contre le sida (COCQ-SIDA) tandis que la Régie de la santé de Montréal-Centre observe cette naissance de loin, sans avoir été consultée.

L'ouverture du Club Compassion est totalement illégale, et la police a déjà annoncé son intention d'ouvrir une enquête. Selon le récit de la Presse canadienne, des policiers en civil, qui ont caché leur identité, s'étaient déjà faufilés à la conférence de presse d'inauguration, angle Rachel et Mentana.

Le Club Compassion est une initiative de Louise-Caroline Bergeron et d'une poignée de bénévoles. Marc Saint-Maurice, le chef du Bloc Pot, un parti qui a fait campagne pour la décriminalisation du «pot» au sens large, a également participé au démarrage.

Grosso modo, le Club Compassion de Montréal vendra de la marijuana à des fins thérapeutiques en suivant des règles très strictes. Les malades devront obtenir une attestation médicale précisant que leurs souffrances sont graves et qu'elles peuvent être allégées par la consommation de la mari. Le Club fera également signer un «formulaire de consentement éclairé» dans lequel le patient déclarera connaître l'état de la recherche sur l'usage de la marijuana à des fins thérapeutiques, les effets secondaires de l'herbe verte et l'état de la législation en la matière. Les membres du Club Compassion s'assureront de la validité des renseignements fournis. L'organisme ne vendra qu'en petites quantités - moins de 30 grammes - pour des raisons de sécurité et pour éviter la revente.

Se sachant observée par les policiers, Louise-Caroline Bergeron s'est montrée avare de commentaires sur les détails de l'opération. Qui sera le fournisseur attitré du Club Compassion? Combien de patients bénéficieront du service? Quel sera le prix de vente? Hydroponique ou importation? Autant de questions qui sont demeurées sans réponse. «Peut-être qu'on a commencé à vendre, peut-être que non, peut-être qu'on ne va jamais en vendre», a lancé Mme Bergeron.

Le Club Compassion se définit comme un organisme sans but lucratif, mais l'enregistrement formel n'a toujours pas été fait à Québec ou à Ottawa. Un tel organisme existe déjà dans la ville de Vancouver et compte environ 500 membres. Les autorités policières collaborent avec cette organisation que M. Bigras qualifie de «modèle pour le Canada»

«Notre but, ce n'est pas de fonctionner dans l'illégitimité, c'est d'aider des patients», a commenté Louise-Caroline Bergeron, précisant que le dossier de la décriminalisation à des fins thérapeutiques chemine très lentement à Ottawa. Une information confirmée par tous les observateurs attentifs du domaine. Le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, avait permis en juin dernier à deux personnes - l'une à Vanier et l'autre à Toronto - d'avoir accès à la marijuana et de la cultiver à des fins médicinales. En vertu de l'article 56 de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances, le ministre peut permettre la possession et la culture de la mari à des fins thérapeutiques. Une trentaine de malades ont exigé cette permission spéciale, mais le ministre n'a toujours pas donné suite à leurs demandes. Santé Canada réalise présentement des essais cliniques pour vérifier les effets thérapeutiques de l'herbe comique.

«On demande au ministre [Rock] de prendre une décision le plus rapidement possible», a déclaré le député du Bloc québécois Bernard Bigras, qui est en faveur de la décriminalisation, sur recommandation médicale seulement. Selon M. Bigras, l'ouverture du Club Compassion à Montréal est chargée de symbolisme. Cela démontre «que nous n'accepterons plus, élus, intervenants de la santé, patients et citoyens, que des malades soient contraints d'aller négocier dans la rue pour s'approvisionner. On espère que plus jamais des malades en phase terminale seront obligés de consommer une marijuana de mauvaise qualité», a-t-il dit.

Au Service de police de la Communauté urbaine de Montréal (SPCUM), le commandant André Lapointe a reconnu que la démarche du Club Compassion semblait louable. Les bénévoles du Club et la police ont discuté ensemble cette semaine «dans un climat très serein», a dit M. Lapointe. «Mais tant et aussi longtemps qu'on ne changera pas la loi, malgré toute la sensibilité, la tendresse et la compassion que l'on peut avoir pour les personnes qui souffrent, notre devoir est de faire respecter la loi. La police de la CUM ne peut tolérer la vente de drogue sur son territoire parce que c'est une bonne cause», a-t-il dit, renvoyant la balle dans le camp des législateurs et des politiciens.