Élections - Les vrais cyniques

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Le Devoir, 9 décembre 2008
Par Jean Dion

On pourra reprocher bien des choses à la politique active, il arrive quand même qu'elle nous apprenne des affaires ici et là. Par exemple, l'existence de ce superbe verbe essentiellement transitif: proroger. En 24 heures la semaine dernière, jamais autant entendu de «proroger». Proroger ceci, proroger cela, prorogera-t-on, devrait-on proroger? Moi, vous me connaissez, j'ai gardé mes yeux d'enfant, aussi me suis-je aussitôt demandé qui était ce Roger si populaire qu'on l'identifie par son seul prénom, et où il trouvait tous ces supporters pro-Roger, et s'il y avait aussi des anti-Roger, et si les partisans d'une prorogation étaient des prorogatiens. Tout ça emmêlé en un joyeux noeud gordien aux proportions insoupçonnées.

À un point tel que très tôt lundi, je rêvai nuitamment que les élections provinciales étaient prorogées: on avait établi que la campagne était si passionnante qu'il fallait la prolonger de quatre à cinq mois. Le délai permettait en outre de repousser les débours de quelque 80 millions de dollars que suscite l'exercice, période pendant laquelle nous toucherions les intérêts sur la somme non encore dépensée et requinquerions ainsi nos finances publiques (à moins que l'argent n'eut été placé au mauvais endroit, c'est-à-dire à peu près n'importe où).

Mais non, c'est même pas vrai. Je n'ai pas rêvé de prorogation depuis au moins cinq ans. Mes songes récurrents consistent plutôt en: 1) L'impossibilité de produire un texte alors que l'heure de tombée approche dangereusement. 2) Je n'ai pas terminé mon cégep, il me manque un cours et je n'ai pas étudié pour l'examen final dont je ne sais même pas où il a lieu. 3) Le but d'Alain Côté est bon. Je m'extirpai donc du plumard avec la tranquille assurance que le scrutin allait bel et bien se dérouler ce 8 décembre et que j'étais à quatre coins de rue à peine de l'occasion de parler démocratiquement. Pour la quatrième fois en trois ans. Je considère d'aplomb l'achat d'un petit crayon à mine qui, dans des circonstances idéales, serait déductible d'impôt.

Je cavalai donc d'un pas sec et franc qui faisait crisser la mince couche de givre qui, par moins 18 degrés au mercure, recouvrait le trottoir pour exprimer mon suffrage. Oui, j'ai voté. Et non seulement j'ai voté, j'ai voté pour quelqu'un, ce qui paraît-il est de plus en plus rare. Même si aucun candidat ne provoque vraiment chez moi un enthousiasme contagieux, j'ai du mal avec l'annulation depuis la petite école. Je détestais les tests à choix multiples où apparaissait l'option «aucune de ces réponses». Quand il y a juste de vraies réponses, on fait le calcul, et si notre résultat ne figure pas parmi les choix, on sait qu'on s'est trompé et on recommence. Avec «aucune de ces réponses», pas moyen d'être sûr. Aussi boycottai-je violemment «aucune de ces réponses».

Mais en même temps, en votant et en appuyant quelqu'un, je perds le qualificatif qui m'est le plus cher: cynique.

À ce que l'on raconte, voilà en effet le plus grave danger qui guetterait notre démocratie: le cynisme.

Bien entendu, on est à cent mille lieues de la définition originale du cynisme, l'approche iconoclaste qui méprisait les conventions sociales et amenait ce bon vieux Diogène de Sinope, pionnier de la simplicité volontaire à l'ère du consumérisme grec antique, qui vivait nu dans une amphore et disait à Alexandre le Grand «Ôte-toi de mon soleil». (Personnellement, quand je rêve à un politicien, je le tance d'un «Ôte-toi de mon sommeil», mais en général ça ne marche pas, on sait depuis Sigmund Freud que notre contrôle sur ces choses se révèle plutôt mitigé.) Mais cette définition, il y avait déjà longtemps qu'elle était vieille.

Nouvelle, par contre, est la tendance à s'écarter de la définition moderne. On saisit son Petit Robert, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française en un volume, et, à l'entrée «cynique», on trouve: «Qui exprime ouvertement et sans ménagement des sentiments, des opinions qui choquent le sentiment moral ou les idées reçues, souvent avec une intention de provocation.»

Désolé les gars, mais il va vous falloir en concocter une troisième. Car la classe politique, qui sait si bien faire en la matière, a procédé à un autre détournement de sens sans nous en demander la permission. J'en ai entendu des tonnes d'exemples au cours des dernières semaines: est désormais classé cynique celui qui ne croit tout simplement pas, ou plus, en la classe politique.

Qui détecte ses mensonges, refuse sa langue de coton, ignore ses paroles creuses et ses slogans vides. Qui n'embarque pas dans le jeu quand tout le discours consiste à se présenter comme parfait, ayant toutes les solutions, et à dépeindre l'adversaire comme un imbécile fini responsable de tous les maux. Qui s'interpelle dans son sémaphore intérieur en termes interrogatifs -- «Coudonc, est-ce qu'on ne serait-y pas en train de me prendre pour un gentil demeuré, moi là, là?» -- lorsque trois chefs qui font tous de la politique depuis à peu près 20 ans ont le culot de se désigner comme les vecteurs du changement.

Certes, on n'a pas tous un Barack Obama sous la main, mais ce n'est pas très poli pour l'électeur qu'on lui balance de pareilles sornettes.

Ceux-là qui résistent devraient, en temps normal, être reconnus pour leur intelligence, ou du moins leur perspicacité, ou encore leur lucidité. Mais non, on leur colle l'étiquette: cyniques. Comme si c'était leur faute qu'on leur offre le spectacle navrant de la duplicité, des promesses intenables et des phrases toutes faites. Vous vous souvenez de Kim Campbell? Certes, ça remonte pas mal en arrière et ce fut d'une brièveté qui favorise l'oubli, mais voici: en 1993, elle avait déclaré en campagne -- pour être précis, pendant la campagne, non pas «en campagne» par opposition à «en ville» -- qu'il n'était pas réaliste d'espérer une baisse du taux de chômage dans un avenir prévisible. Elle avait raison, mais elle s'était fait ramasser. Il est tellement rare qu'un politicien émette une vérité difficile à entendre que, prise de surprise, la population regimbe.

Remarquez, c'est peut-être un peu de sa faute, à la population. Dans une vaste proportion, elle veut bien continuer à y croire, à ces mirages emballés. Le taux de participation aux élections est en baisse? Voici l'avis d'un seul homme: il est proprement stupéfiant qu'il soit encore aussi élevé.

Peut-être est-ce parce que les vrais cyniques ne sont pas ceux que l'on croit.

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