Cannabis: des recherches essentielles pour protéger la population

croiser des plants mâles et femelles, et faire de la sélection dirigée pour créer des lignées dont les caractéristiques sont stables.

9 juin 2022 11h44
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Cannabis: des recherches essentielles pour protéger la population

JEAN HAMANN
Des équipes de l'Université Laval mènent des travaux de recherche qui
contribueront à accroître la sécurité des produits tirés de cette plante
Ce contenu est produit par l'Université Laval.

En 2021, le marché légal du cannabis se chiffrait à 3 milliards de dollars
au Canada. Ce montant plaçait cette plante au troisième rang des productions
végétales au pays, derrière le canola et le blé, et à égalité avec le soya.
Les projections pour 2025 font état d'un marché de 8 milliards de dollars.

«C'est le grand paradoxe du cannabis, commente Richard Bélanger, directeur
du Département de phytologie de l'Université Laval. Cette plante est sur le
point de devenir la production végétale la plus rentable au Canada, mais
contrairement aux autres plantes d'importance économique, elle n'est pas
domestiquée, on ne sait pas encore comment en faire des lignées stables,
comment l'améliorer génétiquement et comment la cultiver. Le résultat est
que la composition des produits du cannabis est très variable, ce qui est
très préoccupant, surtout pour les personnes qui utilisent le cannabis pour
des raisons de santé.»

Les choses pourraient changer au cours des prochaines années, grâce à des
équipes de l'Université Laval qui mènent des travaux de recherche sur le
cannabis. L'une d'elles, dirigée par Davoud Torkamaneh, spécialiste de la
génomique des plantes, s'attaquera au problème de la stabilité des
caractéristiques du cannabis.

« C'est le grand paradoxe du cannabis. Cette plante est sur le point de
devenir la production végétale la plus rentable au Canada... mais elle n'est
pas domestiquée. »
— Richard Bélanger

«Présentement, le cannabis est produit à partir de plants-mères qui
possèdent certaines qualités, par exemple une croissance rapide ou un taux
élevé de cannabidiol, explique le professeur Torkamaneh. Les producteurs
utilisent des boutures ou des tissus de plants-mères pour produire les
plantes qu'ils cultivent. En théorie, les jeunes plants devraient être
génétiquement identiques au plant-mère. Dans les faits, ce n'est pas le cas.
Les producteurs de cannabis constatent qu'avec le temps, les nouveaux plants
sont moins vigoureux, leurs caractéristiques deviennent instables et leur
qualité se détériore. C'est notamment le cas pour leur teneur en
cannabinoïdes.»

Une étude publiée en novembre dernier dans The Plant Genome par le
professeur Torkamaneh et ses collaborateurs illustre l'ampleur du problème.
Les chercheurs ont prélevé des tiges du haut, du centre et du bas d'un même
plant-mère de cannabis, et ils en ont séquencé le génome. «Nous avons trouvé
des centaines de milliers de variations génétiques entre les trois parties
de la même plante. C'est comme si nous avions trois plantes différentes
devant nous. Le cannabis semble accumuler des mutations à mesure qu'il
vieillit, et ces mutations diffèrent selon les parties de la plante.»

La solution: créer des lignées génétiques stables
La solution à ce problème ne fait pas de doute aux yeux du chercheur. «Il
faut faire ce qui a été fait depuis longtemps pour les autres cultures
végétales d'importance: croiser des plants mâles et femelles, et faire de la
sélection dirigée pour créer des lignées dont les caractéristiques sont
stables. Par la suite, il sera possible de faire de l'amélioration génétique
pour accentuer les caractères souhaités et pour éliminer les caractères non
désirés.»

Ces lignées de cannabis serviront à d'autres travaux menés par des équipes
du Département de phytologie. L'équipe de Stéphanie Dudonné, spécialiste des
métabolites des plantes, caractérisera les molécules actives des différentes
lignées de cannabis qui seront développées par l'équipe du professeur
Torkamaneh. Les équipes de Richard Bélanger et d'Edel Pérez-López, experts
en phytoprotection, et de Martine Dorais, spécialiste en physiologie
végétale et en horticulture biologique, évalueront les meilleures méthodes
pour les cultiver en serres et pour améliorer leur résistance sans recourir
aux pesticides.

Ces lignées de cannabis pourront aussi servir aux travaux de recherche menés
dans le domaine de la santé à l'Université Laval. «Jusqu'à présent, la
grande variabilité dans la composition du cannabis a nui à la validité des
études menées sur les effets de cette plante, souligne le professeur
Torkamaneh. Avec des lignées qui ont une composition connue et stable, il
sera possible de tirer des conclusions beaucoup plus fiables.»

La légalisation du cannabis au Canada en 2018 a ouvert la porte à la
recherche sur cette plante, mais il y a beaucoup de rattrapage à faire,
constate Eugénie Brouillet, vice-rectrice à la recherche, à la création et à
l'innovation. «Les universités ont la responsabilité scientifique et sociale
d'étudier le cannabis pour assurer la qualité et l'innocuité des produits
dérivés de cette plante. C'est d'abord une question de protection de la
population.»

Davoud Torkamaneh dans les locaux qui abritent la Plateforme de séquençage
génomique de l'Institut de biologie intégrative et des systèmes de
l'Université Laval. Derrière, deux membres de cette équipe, Brian Boyle et
Christian Otis.
Davoud Torkamaneh dans les locaux qui abritent la Plateforme de séquençage
génomique de l'Institut de biologie intégrative et des systèmes de
l'Université Laval. Derrière, deux membres de cette équipe, Brian Boyle et
Christian Otis.
DANY VACHON
Des recherches réglementées et encadrées
À l'Université Laval, toutes les recherches menées sur le cannabis font
l'objet d'un suivi et d'une surveillance très serrés. D'abord, avant de
démarrer un projet, il faut que les chercheurs aient obtenu une licence de
Santé Canada. Si le projet implique la production ou la consommation de
cannabis, une licence de l'Agence de revenu du Canada est également
obligatoire. Les chercheurs doivent aussi avoir reçu une dispense émise par
le Vice-rectorat à la recherche, à la création et à l'innovation.

«Cette dispense est nécessaire afin de recevoir une livraison de cannabis,
de posséder, de cultiver, de produire, de transformer et de consommer du
cannabis à des fins de recherche. La dispense est émise après l'évaluation
de la documentation requise par le Comité des dispenses pour fins de
recherche sur le cannabis», souligne la vice-rectrice Eugénie Brouillet.

Sur le campus, il y a présentement sept projets de recherche portant sur le
cannabis. Ils sont menés par cinq équipes rattachées aux facultés de
Pharmacie, de Médecine dentaire et des Sciences de l'agriculture et de
l'alimentation. Ces travaux portent sur les effets bénéfiques ou négatifs de
la plante pour la santé humaine, sur la génétique du cannabis, sur les
méthodes de culture et de protection, et sur la préparation des extraits de
cannabinoïdes.

Toutes les installations du campus où l'on trouve du cannabis sont
verrouillées en permanence. Leur accès est restreint à un petit nombre de
personnes détenant une carte magnétique. Des caméras reliées au Service de
sécurité et prévention (SSP) de l'Université Laval permettent une
surveillance continue des activités qui s'y déroulent. «Le SSP procure une
couche de sécurité supplémentaire, puisque nous faisons des patrouilles et
des rondes d'inspection régulières afin d'assurer la sécurité des
installations», précise David Robin, directeur de ce service.

« Chaque graine ou chaque plant de cannabis qui entre au laboratoire reçoit
un code-barre qui permet d'en faire le traçage électronique. »
— Davoud Torkamaneh
Le moindre échantillon biologique de cannabis est suivi à la trace sur le
campus. «Chaque graine ou chaque plant de cannabis qui entre au laboratoire
reçoit un code-barre qui permet d'en faire le traçage électronique, précise
Davoud Torkamaneh. Nous ne pouvons nous en procurer que chez des
fournisseurs qui possèdent eux-mêmes des licences de Santé Canada et de
l'Agence de revenu du Canada.»

Les chercheurs doivent rendre des comptes pour chacun des spécimens, depuis
son arrivée sur le campus jusqu'au moment de sa destruction, poursuit le
chercheur. «Si une graine ne germe pas, si un plant meurt en raison d'une
maladie ou si nous détruisons un plant pour réaliser des analyses ou parce
qu'un projet de recherche est terminé, deux personnes doivent signer un
constat. Si nous déplaçons un plant ou un échantillon de cannabis d'un
laboratoire à un autre, deux personnes doivent signer le bon de sortie et, à
destination, deux personnes doivent signer le bon d'entrée. Santé Canada
exige un rapport mensuel de nos activités. Ses inspecteurs peuvent arriver
sans préavis pour procéder à un audit. S'ils constatent des failles, nous
pouvons perdre notre licence.»

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