L'affaire Bouchard : Ne plus jamais travailler

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Jean Dion, Le Devoir, 21 octobre 2006.

Réagissant à une nouvelle-choc dans le domaine de la prospective, un gars s'est dit d'accord avec l'assertion voulant que les gens ne travaillent pas assez.

«J'ai juste à regarder autour de moi et je vois au moins quatre personnes qui se pognent le beigne à temps plein», a commenté le gars, qui observe actuellement une pause pour «recharger [s]es batteries» à la suite d'une «alerte de début d'apparence de symptômes de burn-out» causée par «un excès de pression en provenance de [s]on milieu». «Y a mon voisin qui est sur le b.s., mon beau-frère qui est fonctionnaire, ma cousine qui est artiste, et y a Kovalev qui en fait franchement pas épais, surtout dans les coins.»

«Et je ne sais pas si ç'a quelque chose à voir, mais je connais un chroniqueur qui n'apporte strictement rien à la société en termes de productivité et j'ai une amie qui fait partie des femmes blanches qui font le moins d'enfants en Occident», a ajouté le gars. «Imaginez, il y a sept millions d'habitants au Québec, si nous connaissons chacun quatre personnes qui ne participent pas dans une proportion suffisante à l'effort collectif, ça nous fait, attendez que je sorte ma calculatrice, 28 millions de poids morts qui ne foutent rien. Pas étonnant, dans les circonstances, qu'on se dirige tout droit vers une inclusion dans le Tiers-Monde.»

Le gars a déclaré qu'il n'avait «pas eu le temps» de prendre connaissance en détail de l'analyse voulant que les gens ne travaillent pas assez parce qu'il était «très occupé», ainsi que le prouve le fait qu'il porte une cravate, qu'il court pour ne pas rater le métro même s'il y en a un autre cinq minutes après, qu'il possède un cellulaire ouvert en permanence et qu'il n'est pas intéressé à écouter ce que les autres ont à raconter alors que lui-même leur rebat les oreilles avec toutes sortes de conneries liées à sa précieuse existence à lui. Il a par ailleurs refusé de préciser la nature de ses activités professionnelles, se contentant d'indiquer qu'il «travaille sur [lui]-même», un «secteur méconnu de l'économie» qui lui permet de «créer de la richesse intérieure» susceptible de contribuer à «ne pas encombrer davantage le réseau de soins de santé». «C'est ce qu'ils m'ont dit les cinq dernières fois que je suis allé à l'urgence parce que j'avais la sensation trouble d'hyperventiler pour des raisons générales de surménage.»

«Je travaille énormément, ça, c'est sûr. Aussi, non seulement je ne me sens pas du tout visé lorsque quelqu'un dit que les gens ne travaillent pas assez, je crois que s'il y a un problème, il est entièrement créé par les syndicats. Il n'y a pas que moi qui le dise, il y a aussi les chefs d'entreprise qui passent leur vie à créer de la belle richesse pour nous tous», a dit le gars.

Selon le gars, il faut revenir à de grands projets mobilisateurs et structurants. «J'ai consulté plusieurs études faites par des instituts économiques objectifs de droite, qui comptent des gens qui travaillent beaucoup et qui, donc, dégoulinent de crédibilité, et la conclusion est unanime: notre planète est tout à fait en mesure de supporter encore une vingtaine de siècles de production effrénée. Il est parfaitement raisonnable de ne pas voir plus loin que le bout de notre nez, d'agir pour aujourd'hui en se fichant des conséquences. C'est d'ailleurs un mot que j'adore: agir. Il illustre tellement bien l'attitude des gens qui travaillent assez. Comme moi», a-t-il soliloqué.

«Chose certaine, on ne pourra jamais rejoindre les États-Unis en termes de données fondamentales, comme la quantité de gaz à effet de serre à réduire avant d'être asphyxiés, si on continue à être des minus de la production industrielle intensive en ne travaillant pas assez. Les États-Unis doivent être un modèle à tous égards, et surtout en environnement: personne ne pourra jamais les accoter en ce qui a trait à la potentialité de diminution de la pollution. Qu'ils refusent de le faire démontre seulement qu'ils veulent que leurs gens continuent de travailler assez. C'est tout à leur honneur», a poursuivi le gars.

Pour le gars, il est crucial que soit maintenu le mythe de la croissance économique perpétuelle, garanti par l'exploitation éhontée des ressources naturelles et conditionné par l'imbécillité, la crédulité, l'hypocrisie, la lâcheté et la cupidité de l'humanité. «Il faut continuer de se persuader qu'on manque de stock et qu'on peut en fabriquer sans limites, y compris du stock inutile, salissant et dangereux. Notre niveau de vie est fondamental. Si nous subissons une baisse de notre niveau de vie, qui sait ce qui nous arrivera. Nous pourrions nous retrouver polytoxicomanes, de mauvaise humeur ou avec un mal de ventre. Et notre niveau de vie a un corollaire essentiel: la possibilité de gaspiller comme jamais on n'a pu le faire dans l'histoire», a fait savoir le gars.

«Or c'est logique: si nous produisons moins, nous ne pourrons plus gaspiller autant et notre niveau de vie baissera. Ce serait une tragédie sans nom. Tous les autres gaspilleurs de la planète riraient de nous. "Regardez-les, les ploucs, même pas foutus d'avoir assez de vidanges pour être ensevelis dessous!"»

Selon le gars, les gens doivent travailler plus, et le gouvernement a un rôle à jouer là-dedans, par-delà son autre rôle consistant à laisser les entreprises faire ce qu'elles veulent. «Le gouvernement doit avoir "l'emploi" constamment à la bouche. Car c'est avec de l'emploi, et seulement avec de l'emploi, qu'on peut en arriver à ce que les gens travaillent assez. Remarquez, on n'a pas besoin de savoir à quoi on va employer les gens, ni même s'il est possible de le faire, mais c'est pas grave, les gens sont disposés à croire à n'importe quoi si ça peut leur permettre d'espérer avoir plus de stock.»

«Au fond, même pas besoin d'avoir de vrais emplois en vue pour parler d'emploi. Avez-vous remarqué, on érige des statues pour des gens qui ont promis des emplois sans jamais les livrer. Et c'est ce qu'il y a de génial dans tout ça: on fait miroiter des emplois, ces emplois ne voient jamais le jour, on reproche aux gens de ne pas travailler assez et, pendant ce temps-là, on ne parle pas des vraies affaires», a conclu le gars, sans préciser quelles sont les vraies affaires en question.

Notons enfin que le gouvernement a répondu à l'appel en créant un comité de travail sur le fait que les gens ne travaillent pas assez. Il ne se réunira pas très souvent, et les gens seront trop paresseux pour le lire. «Du vrai gaspillage comme on l'aime», a souligné le gouvernement.

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