Plus un régime pénal condamne de crimes sans victimes...moins il est libéral et démocratique.

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On imagine volontiers Ruwen Ogien en garçon espiègle et malicieux. Le philosophe aime à sauter dans les flaques. Ca éclabousse, assèche et au final il ne reste plus grand chose. Ainsi de la morale qu'il souhaite minimale. Dans son dernier essai, "L'influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine" (Grasset), premier prix Procope des Lumières, il invite le lecteur à se projeter au coeur d'expériences de pensée. Pas par pur plaisir de la provocation mais simplement pour éprouver la solidité de nos convictions morales. Passionnant, stimulant... et diablement embarassant.

Retrouvez ici l'intégralité de l'entretien accordé par Ruwen Ogien au Télégramme

Vous désossez la morale pour n'en garder que quelques principes qui peuvent être ramassés en une seule formule. Pouvez vous nous exposer les grandes lignes de cette éthique minimale ?

L’éthique que je défends est minimaliste en ce sens très simple qu’elle pourrait se résumer à un seul principe, dont la pauvreté est assumée: ne pas nuire aux autres. Ce principe n’est pas un fondement, une base solide de la morale, mais plutôt un résidu : ce qui reste lorsqu’on s’est débarrassé des préjugés les plus grossiers et des incohérences les plus flagrantes dans les raisonnements qui se disent "moraux". Plus précisément, l’éthique minimale s’appuie sur certaines implications du principe de ne pas nuire aux autres. Si tout ce qui compte moralement, c’est ne pas nuire aux autres, les torts qu’on se cause à soi-même, aux choses abstraites ou entre adultes consentants n’ont pas d’importance morale. Pour situer l’éthique minimale par rapport aux autres conceptions morales d’une phrase aussi, je dirais qu’elle s’en distingue du fait qu’elle rejette le principe de symétrie morale entre ce qu’on fait à soi-même et à autrui. Je conteste ce principe de symétrie morale qui devrait nous obliger à mettre sur le même plan le suicide et le meurtre, l’automutilation et la torture, le mensonge à soi-même et aux autres, l’absence de souci de sa propre perfection et l’abaissement délibéré d’autrui.

Pour délester la barque de la morale, vous jetez à l'eau cette notion de dignité, argument "tarte à la crème" utilisé pour défendre une chose et son contraire...

Dans le débat public d’aujourd’hui, la notion de dignité est en effet source de confusions et non de clarté. Elle permet de justifier des causes parfaitement contradictoires, comme le montre le débat autour de l’euthanasie. Par ailleurs, contrairement à ce qui se dit souvent dans le débat public, la notion de dignité ne permet absolument pas de condamner la "marchandisation" ou la "commercialisation" du corps humain. Elle ne permet pas de faire le tri entre ce qui peut être légitimement acheté ou vendu et ce qui ne peut l’être en aucun cas. Est-il contraire à la dignité humaine de demander une rémunération en échange de la mise à la disposition d’autrui de son image ou de ses découvertes scientifiques ? Pourquoi serait-il contraire à la dignité humaine de vendre ses capacités à donner du plaisir sexuel ou à porter un enfant d’une autre et non de vendre ses capacités athlétiques, sa patience, son habileté, ses connaissances ou son intelligence ? Mais ce que je reproche surtout à la notion de dignité, c’est son contenu paternaliste. Même dans la version kantienne, elle ne sert pas à protéger les gens de la violence des autres, mais à les protéger d’eux-mêmes, comme s’ils étaient des enfants turbulents et irresponsables. On l’a vu, en France, au cours des débats relatifs au lancer de nains, à la gestation pour autrui, à l’assistance sexuelle aux handicapés, ou au suicide assisté.

La mise au régime continue. Vous débarassez aussi la morale des crimes sans victime. Pouvez-vous nous éclairer sur cette notion ?

Sous l’influence des penseurs des Lumières (Montesquieu, Beccaria, Voltaire), on en est venu à penser que des lois libérales et rationnelles devaient tolérer le blasphème ou le sacrilège, c’est-à-dire les offenses aux êtres abstraits et aux symboles (comme les Dieux, l’histoire nationale ou le drapeau qui la représente). On a aussi considéré que le consentement était le meilleur critère du licite et de l’illicite dans certains domaines privés. Ainsi les activités qui ne causent, au pire, que des dommages à soi-même (comme la consommation d’alcool, de cannabis ou le suicide), et les relations sexuelles entre adultes quelle que soit leur nature ne devaient plus être pénalisées, si elles étaient volontaires, consenties, et qu’elles ne visaient à causer intentionnellement des torts à des tiers. Or dans tous ces cas, on peut se dire qu’il n’y a pas vraiment de victimes. Dans cet esprit, l’abrogation des lois pénalisant l’inceste entre adultes consentants a permis d’aller dans le sens de cette conception plus rationnelle et plus libérale du régime des peines. Il est sûr qu’une telle libéralisation du régime des peines risque de choquer. Mais il ne faut pas confondre ce qui est choquant, ce qui mérite de faire l’objet d’une réprobation morale, et ce qui expose légitimement à la répression pénale. Les relations sexuelles sadomasochistes entre adultes consentants, l’outrage au drapeau ou à l’hymne national ou l’inceste peuvent choquer.

Mais il ne s’ensuit pas que leur répression pénale soit justifiée. Il faut des arguments supplémentaires pour rendre cette répression légitime. Il est temps, me semble-t-il, de prendre conscience du fait que c’est la place donnée aux crimes sans victimes qui détermine le caractère libéral et démocratique, ou pas, d’un régime pénal. Plus un régime pénal condamne de crimes sans victimes (relations homosexuelles, consommation de cannabis, outrage au drapeau, blasphème, pornographie, etc.), moins il est libéral et démocratique. La résistance pathétique de la France à tout projet de dépénalisation du cannabis, appliquée presque partout en Europe, montre à quel point son régime pénal est loin d’être aussi libéral qu’on pourrait l’attendre d’une démocratie moderne.

Selon vous, plutôt que de se demander s'ils peuvent raisonnablement autoriser une chose (mariage homosexuel, procréation pour un couple homosexuel...), l'Etat, le politique et le législateur devraient plutôt se demander quelles bonnes raisons, quelle légitimité ils ont pour l'interdire...

Dans une société démocratique, l’usage de la menace et de la force par l’État contre ses propres citoyens, et plus généralement contre ceux qui se trouvent sur son territoire, doit être parcimonieux. Sa nécessité et son urgence doivent être démontrés au delà de tout doute raisonnable. Il me semble que le principe d’intervention coercitive de l’État qui satisfait le mieux à cette exigence de parcimonie est celui que le philosophe John Stuart Mill avait proposé : "La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. Le contraindre pour son propre bien, physique ou moral, ne fournit pas une justification suffisante" (De la liberté). Dans la lecture minimaliste de ce principe qui est la mienne, l’État abuse de sa force s’il intervient violemment non pas pour protéger des individus concrets des torts injustes qu’on veut leur faire subir ou des atteintes à leur liberté, mais pour leur imposer un style de vie qui n’est pas celui auquel ils aspirent, des principes religieux auxquels ils n’adhèrent pas, ou des idéologies controversées comme celles qui privilégient le travail, la famille hétérosexuelle et la grandeur de la nation, en leur donnant le nom pompeux de "valeurs morales".

Revenons à votre éthique minimale. Ne pas nuire à autrui, rien de plus. Certes. Mais, il se trouve que je m'adonne à la scarification, à l'automutilation qui ne font pas vraiment partie des pratiques rituelles de ma culture. Ca ne devrait regarder que moi. Pourtant, ces pratiques ne vont-elles pas causer quelques tracas, quelques chagrins dans mon entourage ? Dans la même veine. Après avoir consciencieusement assouvi le désir de maternité de ma compagne en lui faisant six enfants, je décide de mettre fin à mes jours. A deux on vivait avec deux salaires pour subvenir aux besoins de la famille. En père et compagnon idéal, je m'acquittais autrefois des différentes tâches domestiques. Mon suicide risque de plonger ma veuve, non seulement dans le chagrin, mais aussi dans des difficultés financières et matérielles. Encore un tort manifeste causé à autrui ?

En tout cas, je suppose que vous ne vous adonnez pas à ces pratiques de scarification et d’automutilation dans l’intention de nuire à votre entourage ! La notion d’intention est importante quand on veut déterminer si un tort, et pas seulement un dommage a été causé à quelqu’un. Un biologiste qui défend les idées de Darwin cause certainement des souffrances à ceux qui croient que Dieu a créé le monde en quelques jours. Mais il ne le fait pas intentionnellement, pour les blesser. Peut-on dire que les darwiniens causent un tort aux croyants créationnistes? Je suppose que vous ne vous êtes pas suicidé non plus pour plonger votre veuve dans le chagrin, et dans des difficultés financières et matérielles. C’est un dommage que vous lui causez, mais pas un tort, selon la conception que je défends tout au moins. Pour sauver la différence entre le suicide et le meurtre, le mensonge à soi-même et aux autres, la torture et l’automutilation, il me semble qu’il vaut mieux considérer que les conséquences des premiers sont de l’ordre des dommages et non des torts, et que les torts causés intentionnellement à autrui ont une importance morale, alors que les dommages causés à soi-même n’en ont pas.

Questions de société...
Ruwen Ogien a accepté de nous dire où en était aujourd'hui, à la lumière de cette éthique minimale, sa réflexion sur les questions suivantes abordées dans l'ensemble de son oeuvre.

Les lois de bioéthique

Après le vote de la loi de bioéthique de 2011, la France se retrouve avec l’un des régimes éthiques les plus autoritaires d’Europe, l’un des moins respectueux des choix de chacun. Il a pour caractéristique principale d’ignorer la plupart des revendications apparues dans le débat public depuis une dizaine d’années, ce qui est indigne d’une véritable démocratie. Je m’étonne que les principaux aspects de cette loi aient recueilli le soutien de tant d’intellectuels de droite et de gauche (je pense, en particulier, à l’interdiction de la gestation pour autrui), alors qu’elle est complètement bancale du point de vue conceptuel. Elle repose en effet sur deux idées qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre. D’un côté, un appel de plus en plus systématique à la « dignité de la personne humaine » affichant une prétention à l’universalité. De l’autre, une référence constante à un modèle familial particulier: un père et un seul, une mère et une seule, dans une relation stable visant la procréation. C’est ce modèle familial, présenté comme universel, aujourd’hui bousculé par la réalité des mœurs, qui sert à justifier le refus de lever l’anonymat des donneurs, de légaliser de la grossesse pour autrui et d’ouvrir l’assistance médicale à la procréation aux gays, aux lesbiennes, comme aux célibataires. Ce modèle familial est jugé supérieur aux autres sans autre raison que des préjugés culturels et des hypothèses psychologiques plutôt brumeuses sur l’« intérêt de l’enfant ».

La prostitution et le projet de pénaliser les clients

La question politique n’est pas de savoir pourquoi on défend la liberté de se prostituer ou de vendre des éléments de son corps. Elle est de savoir s’il est légitime qu’un État démocratique utilise la menace et la force pour l’interdire.
Pour justifier l’interdit de mettre son corps à la disposition d’autrui contre de l’argent, deux sortes de raisons sont avancées: justice sociale et respect de la dignité humaine. Si c’est une affaire de justice sociale, il faut se demander en quoi cette interdiction pourrait contribuer à améliorer le sort des plus défavorisés. Interdire la prostitution ou la gestation pour autrui va-t-il contribuer à éliminer la misère, améliorer la justice sociale ou seulement soulager la conscience des plus puritains ? Si c’est pour empêcher les personnes de porter atteinte à leur propre dignité, il faut se demander si c’est une raison valable. Je ne le pense pas, car elle est paternaliste, et que le paternalisme envers des citoyens adultes n’est pas une attitude acceptable dans une société démocratique. Le projet de vouloir pénaliser les clients des prostitués est défectueux aussi de ce point de vue. Il me semble peu cohérent, puisqu’il laisse des personnes libres de vendre ce que personne n’aurait le droit d’acheter ! Il est irrespectueux des droits fondamentaux, puisqu’il préconise l’usage de la menace et de la force contre des citoyens qui ne commettent aucun délit (la prostitution n’est pas un délit en France). Il consacre enfin une forme de moralisme d’État difficilement acceptable dans une démocratie, puisqu’il voudrait dicter au citoyen la meilleure façon d’avoir une relation sexuelle.

La vente/le don d'organes et de sperme avec en filigrane la question : comment peut-on m'interdire de commercialiser ce qui m'apartient ?

Lorsqu’on réfléchit à la question compliquée du don d’organes, il ne faut pas oublier que le fait que nous puissons donner nos organes signifie déjà que nous en sommes propriétaires d’une façon ou d’une autre. Car comment pourrions-nous donner quelque chose qui ne nous appartient pas ? Il faut aussi se garder de diaboliser toutes les relations marchandes dès qu’elles concernent le corps humain ou de magnifier de façon irréfléchie le don, l’altruisme et la gratuité dans ces domaines. Pensez aux relations sexuelles, qui sont jugées bonnes quand elles sont gratuites et mauvaises quand elles sont payantes. Il est pourtant évident qu’il existe des relations sexuelles gratuites horribles, déprimantes, et rien n’interdit de penser qu’il existe des relations sexuelles payantes satisfaisantes. De la même manière, il peut y avoir des dons d’organes entre personnes vivantes horribles, parce qu’ils sont le produit de pressions de l’entourage sur le donneur et parce qu’ils laissent une dette trop lourde au receveur. Et il peut y avoir des transferts d’organes rétribués qui sont moralement plus acceptables parce qu’ils ne laissent aucune dette et parce qu’ils sont plus librement consentis.

Le clonage

Depuis la loi de bioéthique du 6 août 2004, le clonage reproductif humain est puni de la réclusion perpétuelle assortie d’une peine de sûreté et d’une amende de 7 500 000 euros, lorsqu’il est "commis en bande organisée" (ce qui serait forcément le cas puisque c’est une opération qui demande des moyens matériels et humains importants). C’est, désormais, un crime "contre l’espèce humaine", plus grave que l’assassinat précédé de viol, de torture et d’actes de barbarie. Pourtant le but du clonage reproductif n’est pas de détruire des vies humaines mais d’en créer. Il ne vise pas à mutiler, avilir, humilier, mais à faire naître un enfant normal, en bonne santé, pas nécessairement plus beau ou plus intelligent que les autres. On ne sait pas à qui, concrètement et individuellement, ce projet pourrait porter préjudice s’il était réalisé. Si c’est un crime, il est sans victime clairement identifiable. La technique du clonage pourrait, bien sûr, être exploitée à des fins malveillantes. Mais les autres techniques de procréation artificielle, aussi, ce qui ne suffit pas à les interdire strictement. Personne, par exemple, ne pense qu’il faudrait interdire complètement la fécondation in vitro sous prétexte qu’un jour, un gouvernement monstrueux pourrait forcer les femmes à porter des embryons congelés pour repeupler la nation et résoudre le problème des retraites. Existe-t-il, des raisons acceptables dans une démocratie laïque et pluraliste, de faire du clonage le plus grave des crimes, dans la mesure où c’est un projet qui, pris en lui-même, ne vise à causer de préjudice à personne?

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