La drogue:Un sujet rebattu, qui revient opportunément à la "une" des journaux quand l'actualité "chaude" se fait rare...

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Critique
"Les Paradis perdus. Drogues et usagers de drogues dans la France de l'entre-deux-guerres", d'Emmanuelle Retaillaud-Bajac : années folles et "substances
LE MONDE DES LIVRES | 07.01.10 | 12h07 • Mis à jour le 07.01.10 | 12h07

En jargon journalistique, on appelle cela un "marronnier". Un sujet rebattu, qui revient opportunément à la "une" des journaux quand l'actualité "chaude" se fait rare. La drogue, au lendemain de la première guerre mondiale, a joué ce rôle, la presse multipliant les enquêtes à sensation sur ce qu'on qualifiait alors de "péril toxique". "La "coco" sème aujourd'hui à travers le monde la folie et la mort", s'inquiétait ainsi Le Petit Journal, en 1925. "Il faut agir vite, car, si on tarde, le commerce de la "neige" prendra tant de force qu'au 14- Juillet prochain (...) de triomphantes banderoles vanteront la prise de la coco pour fêter la prise de la Bastille", pouvait-on déjà lire dans Le Matin trois ans plus tôt.

La drogue, observe l'historienne Emmanuelle Retaillaud-Bajac, s'est imposée comme un "poncif de la production médiatique et culturelle des années 1920". Curieusement, pourtant, cette période a longtemps été négligée par les chercheurs, qui ont préféré s'intéresser à l'émergence de la figure du "drogué" au XIXe siècle ou, plus en aval, aux nouvelles toxicomanies apparues à la fin du XXe siècle et symbolisées par le LSD, l'ecstasy ou le crack.

Prolongeant l'ouvrage pionnier de Jean-Jacques Yvorel (Les Poisons de l'esprit. Drogues et drogués au XIXe siècle, Quai Voltaire, 1992), la passionnante étude d'Emmanuelle Retaillaud-Bajac, issue d'une thèse de doctorat, fait cependant plus que combler un vide historiographique. Car ce que pointe cette universitaire, à qui l'on doit déjà une remarquable biographie de l'écrivain toxicomane Mireille Havet (Grasset, 2008), c'est le tournant que marque l'entre-deux-guerres dans l'histoire des stupéfiants.

D'un point de vue législatif, d'abord. Retraçant la genèse de la loi de 1916, premier texte pénalisant le commerce, l'usage et la possession de "substances vénéneuses", l'historienne rappelle que les effets pervers d'une politique fondée sur le seul principe de prohibition avaient été anticipés. "Je ne m'illusionne pas sur les résultats que nous obtiendrons de la loi, confiait ainsi le sénateur Emile Goy (et non Félix, comme écrit par erreur) lors des débats qui précédèrent l'adoption de la loi. Nous pourrons peut-être réduire le nombre des fumeries d'opium parce qu'elles se trouvent dans des endroits spéciaux (...) ; mais comment atteindra-t-on dans ses habitudes solitaires le cocaïnomane, le morphinomane qui se fait des injections chez lui ?"

Ce sénateur voyait juste. Pas seulement parce qu'il pressentait que la prohibition ferait basculer la consommation de drogue dans la clandestinité, avec pour effets le développement des trafics souterrains, l'apparition de la figure du dealer, l'inflation de produits frelatés et la constitution de quartiers de la drogue dans les grandes villes. Mais aussi parce qu'il devinait ce qui serait l'une des tendances majeures de l'entre-deux-guerres : le déclin de l'opium et, à l'inverse, le succès de la cocaïne.

"Farouche ivresse"

A cette tendance, Emmanuelle Retaillaud-Bajac consacre de très belles pages. Elle montre en effet que ce qui s'apparente à un simple changement de mode correspond en fait à des évolutions plus profondes. S'il y a bien eu un "cycle de la cocaïne" dans les années 1920 (auquel succéda un "cycle de l'héroïne" dans la décennie suivante), c'est parce que cette substance réputée stimulante convenait bien au climat des années folles. "La froide et farouche ivresse que procure cette poudre brillante, si facile à absorber, s'accorde bien avec le caractère de la vie moderne", constataient en 1924 le docteur Bergé et le journaliste Victor Cyril.

"Clandestinisation" des pratiques, démocratisation des usagers (il devint banal, dans les années 1920, de voir un ouvrier côtoyer un grand bourgeois en centre de désintoxication), débats sur le statut du consommateur (délinquant ou malade ?) : bien plus que dans les années 1960, c'est durant l'entre-deux-guerres, comme le montre l'historienne, que furent mis en place les "éléments constitutifs de l'univers contemporain des drogues". Ces drogues que la journaliste Marise Querlin, auteur en 1929 d'une vaste enquête sur le sujet, désignait déjà comme "le mal du siècle".

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