Faut-il prescrire la mari?

La Presse, dimanche 18 avril 1999, p. C1
Thibaudeau, Carole

Saviez-vous que la reine Victoria soignait ses crampes menstruelles avec de l'élixir de cannabis? Que la fumée de marijuana était recommandée contre le mal de tête par les meilleurs médecins, à la fin du siècle dernier et jusqu'en 1940? Que l'on pouvait à la même époque commander des bonbons au cannabis dans le catalogue Sears?

Malgré la prohibition dont la marijuana a fait l'objet depuis les années 40, des «clubs de compassion» ont pris naissance et sont tolérés un peu partout aux États-Unis (et même à Vancouver), organismes sans but lucratif par lesquels les malades peuvent se procurer de la marijuana, moyennant une présentation de leur dossier médical. On estime à près de 10 000 le nombre de patients atteints du virus du sida qui fument régulièrement la marijuana dans la seule région de San Francisco.

Que pensent les médecins et les chercheurs de la pertinence de prescrire la marijuana, alors qu'il existe déjà une panoplie de médicaments contre la douleur? La plupart d'entre eux n'ont rien contre, comme on va le voir, et n'attendent que des résultats de recherche rigoureux pour considérer la mari comme un médicament de plus, c'est-à-dire une substance utile comportant des avantages et des inconvénients.

À la clinique L'Actuel, plusieurs des patients du docteur Réjean Thomas, atteints du VIH/sida, lui ont confié que fumer un «joint» leur faisait du bien. «Il est bon que les patients m'en parlent, affirme ce médecin, président de la clinique. Cela permet de discuter des bienfaits, mais aussi des risques et effets secondaires de la marijuana. Cela permet aussi d'aborder une question très importante: quelle quantité fumer?»

Si on en fume trop, la mari n'a plus d'effet euphorisant, mais bien un effet dépresseur. Elle rend amorphe. «Certains patients m'ont rapporté ces symptômes et ont diminué leur consommation après notre conversation», relate-t-il.

La principale indication pour la clientèle du Dr Thomas est de contrer le «syndrôme d'amaigrissement» dû à la perte d'appétit chez les sidéens en phase assez avancée. Les patients reprennent du poids avec la mari.

La seconde indication: des nausées importantes, face auxquelles la fumée de cannabis est parfois la seule issue. Enfin, au stade avancé, la mari peut s'avérer bienfaisante, en atténuant les douleurs et l'angoisse.

Lorsqu'il s'est prononcé publiquement en faveur de l'usage thérapeutique de la marijuana, le Dr Thomas a été assailli de demandes pas très raisonnables de la part de personnes qui n'en avaient pas vraiment besoin.

«N'oublions pas que la mari comporte aussi des inconvénients, parmi lesquels une augmentation des risques d'infection pulmonaire, un état auquel les personnes infectées du VIH sont déjà prédisposées. Par ailleurs, dans le cas des patients qui suivent la trithérapie (trois médicaments antivirus), dont l'espérance de vie est longue, la prudence s'impose en regard des conséquences à long terme du cannabis, assez mal connues.

«L'idéal serait de pouvoir prescrire la marijuana au même titre que la morphine, dit Réjean Thomas. Les patients qui en ont besoin y auraient accès, et on pourait mieux contrôler leur consommation.»

De son côté, le Dr Yves Veillette, chef du département d'anesthésie à l'Hôpital Maisonneuve-Rosemont et très impliqué dans le traitement de la douleur, estime que la marijuana a sa place dans l'arsenal thérapeutique. «C'est tellement personnel la douleur, explique-t-il. J'ai toujours pensé qu'il était bon d'avoir le plus d'armes possibles pour lutter contre elle. Comme professionnel de la santé, nous avons des lignes directrices à suivre dans le traitement de la douleur, mais certaines personnes ne répondent à aucun médicament. Pourquoi, lorsque le reste a échoué, ne pas essayer la marijuana?»

Certains patients du Dr Thomas ont essayé les comprimés de Marinol (de la compagnie Sanofi), et ont trouvé qu'ils agissaient plus lentement et moins efficacement que la marijuana.

«Le comprimé ne contient que du THC, alors que la marijuana contient un mélange de cannabinoïdes qui agissent eux aussi sur la douleur, la nausée et les spasmes», explique le Dr Anneli Vainio, anesthésiste et directrice de la Clinique de douleur chronique à l'Hôpital général de Montréal. De plus, l'absorption des substances inhalées est plus efficace et plus rapide par les poumons que par le système digestif.

Dans le domaine du cancer, le Dr Jean Latreille, hémato-oncologue au CHUM, campus Hôtel-Dieu, trouve que la marijuana ne serait que d'une utilité très marginale pour ses patients d'oncologie et de soins palliatifs.

«Mes patients ont plus de 40 ans en général. Certains ont essayé de fumer de la marijuana et n'ont pas aimé ça. Ils ne voulaient pas de l'effet psychoactif. De plus, nos médicaments conte la nausée due à la chimiothérapie et à la radiothérapie font maintenant merveille.»

Même son de cloche de la part du Dr Louis Dionne, de la Maison Michel-Sarrazin pour les soins palliatifs, à Québec, qui affirme que les patients de cet établissement n'utilisent pas du tout la marijuana.

La mari bientôt légalisée au Canada?

Le député de Rosemont Bernard Bigras n'avait jamais pensé s'intéresser à la marijuana avant que des malades ne frappent à sa porte et le saisissent du fait que, littéralement, «ils manquaient de pot»!

On lui doit aujourd'hui d'avoir porté la question de la légalisation de la mari au niveau du débat parlementaire. M. Bigras a déposé une motion proposant de «légaliser l'usage thérapeutique et médical de la marijuana» sur laquelle la Chambre des communes doit voter d'ici la fin de juin. Selon son recherchiste, David Chagnon, la proposition du député bloquiste peut déjà compter sur l'appui de nombreux députés de tous les partis politiques présents à Ottawa.

De son côté, le ministre fédéral de la Santé, Allan Rock, a promis des gestes concrets avant l'été, notamment un plan pour des essais cliniques pour l'établissement de lignes directrices et pour l'approvisionnement sécuritaire et licite de ce produit.

Si les études cliniques canadiennes confirment l'utilité de la marijuana en médecine, Santé Canada l'approuvera tout simplement comme médicament, sans qu'il soit besoin de changer la loi canadienne, explique Carole Bouchard, directrice associée au Bureau de la surveillance des médicaments. «Cela devrait se faire dans un avenir assez rapproché», affirme-t-elle.

De nombreux organismes et individus au Canada se sont prononcés en faveur de l'usage thérapeutique de la marijuana. Mentionnons l'Association médicale canadienne, la COCQ-sida (Coalition des organismes communautaires du Québec de lutte contre le sida), la Société canadienne du sida, la Société canadienne d'hémophilie et la Fédération nationale des retraités et citoyens âgés, entre autres.

Un sondage Angus Reid, effectué auprès de 1500 adultes, révèle que 83% des Canadiens sont en faveur de l'usage thérapeutique de la marijuana.

Qu'est-ce que la marijuana?

La marijuana, dite aussi «mari», «Marie-Jeanne» ou «pot», provient des feuilles et fleurs de la plante nommée Cannabis Sativa ou chanvre indien. Elle est connue de l'humanité depuis 10 000 ans pour ses effets psychotropes et ses propriétés médicinales. Son action provient principalement du THC (tétrahydrocannabinol), mais aussi d'autres molécules nommées cannabinoïdes.

Le haschisch, dérivé lui aussi du cannabis et plus puissant que la marijuana, provient de la résine des fleurs femelles de la plante. C'est du haschisch que l'on tire le THC, utilisé en solution huileuse sous le nom de dronabinol aux États-Unis et sous le nom de nabilone (son analogue synthétique) au Royaume-Uni.

La mari induit un effet euphorisant et relaxant, facilite les contacts entre individus, augmente et peut modifier les perceptions visuelles et auditives. La faculté d'attention, la mémoire et les réflexes sont sensiblement affectés. Avec une dose usuelle, ces effets physiques et mentaux disparaissent complètement après quatre heures.

Par ailleurs, il est admis que la fumée de marijuana expose l'organisme à des substances toxiques au même titre que la cigarette: oxyde de carbone, acétaldéhyde, chlorure de vinyle, naphtaline, etc.

Aucune compagnie pharmaceutique n'a encore réussi à éliminer les effets psychiques du THC en conservant ses effets thérapeutiques. Cela explique le manque de projets consacrés aux dérivés du cannabis. En France, le professeur Bernard Rocques, membre de l'Académie des sciences et du Conseil national de recherche scientifique, a remis récemment aux autorités son imposant rapport sur la dangerosité des drogues, incluant l'alcool et la cigarette. (Ce rapport est disponible en librairie). On y lit que:

- la marijuana ne crée pas de dépendance physique, mais une certaine tolérance s'installe, qui fait qu'on doit augmenter les doses à la longue. Le sevrage du THC entraîne un peu de nervosité, des troubles légers du sommeil et une diminution de l'appétit, symptômes qui disparaissent rapidement;

- la dépendance psychologique au cannabis menace 10% des consommateurs réguliers. Près de 90% des consommateurs sont occasionnels. Ce pourcentage n'est pas négligeable, mais il est inférieur aux risques provoqués par l'alcool ou le tabac;

- la marijuana diminue les réflexes, mais l'alcool demeure beaucoup plus redoutable en ce qui concerne les accidents de la route;

- la marijuana peut remplacer d'autres médicaments qui ont beaucoup d'effets secondaires;

- le cannabis n'est nullement toxique pour les neurones, contrairement à l'alcool, la cocaïne, l'ecstasy, certains psychostimulants et médicaments.

Le défaut d'attention et la somnolence générés par le cannabis a son importance chez les jeunes encore aux études, souligne le rapport. «La diminution des capacité de libre choix, d'esprit critique, d'authenticité et de spontanéité pouraient être utilisée comme argument dissuasif de la consommation durant les cours.»

L'état de la recherche

La marijuana contre les nausées dans le traitement du cancer est l'indication la plus couramment admise si on consulte la littérature médicale. Dans une analyse publiée en 1996, le Dr Dale Gieringer, de San Francisco, se penche sur 65 recherches sérieuses effectuées à ce jour sur l'usage médical de la marijuana, dont au moins 31 portent sur la nausée causée par la chimiothérapie ou la radiothérapie.

Dans le domaine du sida, les études concluent à l'efficacité de la marijuana contre les nausées et la perte d'appétit.

Par ailleurs, le Dr Gieringer souligne dans son document les nombreux cas rapportés dans la littérature médicale où la marijuana est utile contre les convulsions en cas de blessure à la colonne vertébrale, de sclérose en plaques, d'épilepsie, comme analgésique contre la douleur chronique cancéreuse, contre la migraine, le rhumatisme et une panoplie de maladies auto-immunes. «On manque manifestement d'études dans ces domaines», écrit-il.

Des expériences effectuées sur les animaux mettent en évidence l'effet du cannabidiol, un constituant naturel de la marijuana qui a une action distincte de celle du THC (la principale molécule active connue de la marijuana), comme anti-convulsif et hypnotique. Le cannabidiol semble contrebalancer l'effet anxiogène généré par le THC, ce qui expliquerait pourquoi les patients préfèrent la marijuana au comprimé.

Le Dr Gieringer mentionne que la marijuana diminue la pression intra-oculaire chez les personnes atteintes de glaucome (maladie de l'oeil), mais elle ne s'est pas répandue chez ces patients, à cause de son effet psychoactif.

Enfin, plusieurs patients affirment utiliser la marijuana comme substitut à des drogues plus dommageables et induisant plus de dépendance, incluant des médicaments antidouleur, des opiacés et l'alcool. Dans certaines recherches, la marijuana s'est même avérée bénéfique en cas de dépression et de maladie d'Alzheimer.

L'Angleterre s'est montrée avant-gardiste en entamant il y a un an des tests cliniques pour démontrer les bienfaits thérapeutiques de la marijuana. Tout indique que les résultats mèneront à la légalisation pour l'usage thérapeutique d'ici deux ans.

Les choses changent aussi du côté du gouvernement américain: l'Institut de médecine de Washington vient de déposer son rapport sur la valeur médicale de la marijuana, rapport réalisé à la demande du Bureau de la politique nationale du contrôle des drogues (relevant directement de la Maison-Blanche).

Claude Messier: un combat pour une vie honorable

Claude Messier, écrivain et militant, est lourdement handicapé. Bien qu'il ne jouisse pas de l'usage de ses membres, sa physionomie vive et intelligente est de celles qui témoignent d'une existence bien remplie. La marijuana, soutient-il, lui permet de mener une vie active, une vie qui a du sens.

Claude est atteint de dystonie musculaire généralisée - à ne pas confondre avec la dystrophie musculaire. Invariablement, dès qu'il se réveille, les muscles de son corps sont le siège de crampes et de spasmes continuels. Le jeune homme se déplace sur un lit à roulettes commandé par un appareil qui détecte les mouvements de sa langue. Il milite depuis son adolescence pour améliorer le sort de ceux qui partagent sa condition.

Claude Messier affirme qu'il ne pourait tout simplement pas se passer de marijuana. «Je prends déjà 154 pilules par semaine. La mari est la seule chose qui me soulage vraiment. Elle élimine presque complètement les spasmes et la douleur, en quelques secondes.»

Comment s'y prend-il pour fumer, lui qui demeure dans un établissement public, la Résidence Saint-Charles-Boromée? Jamais un préposé ou une infirmière n'accepterait de lui allumer sa pipe de cannabis. «Mes visiteurs m'amènent faire un tour dehors pour que je puisse fumer», explique-t-il.

Claude a essayé l'acupuncture et l'homéopathie. «Cela ne me fait rien.» Même chose pour les comprimés de THC, cette molécule active de la marijuana. À titre d'expérience, il a cessé de fumer pendant une semaine. «Ç'a été l'enfer. Je n'arrivais plus à me concentrer du tout. Alors j'ai recommencé.»

Claude travaille une quarantaine d'heures par semaine, poursuivant, grâce à l'aide de personnes qui lisent ou tapent pour lui sur l'ordinateur, sa double carrière d'écrivain et de militant.

«Je ne pourrais pas faire cela si j'avais mal, si j'étais tout contracté. Travailler de la tête, quand tu as mal, c'est impensable. La marijuana me permet de me concentrer. Ça n'a rien à voir avec un désir d'évasion.»

La marijuana ne rend donc pas amorphe? «Au contraire! Je connais des handicapés physiques qui n'en fument pas et qui passent leurs journées à dormir. Ils sont gelés par leurs médicaments. Ils attendent la mort. Moi, la mari me permet de mener une vie active, une vie qui a un sens.»

Claude se souvient avec regret de la période de sa vie où il était étudiant et se procurait son pot «de façon honorable», c'est-à-dire par ses propres moyens et avec son propre argent.

«Aujourd'hui, me voilà obligé de demander à mes proches de réunir 200 $ par mois et de commettre des actes illégaux. C'est très dur pour eux et pour moi. Certains refusent parce qu'ils ont peur. Il faut que le gouvernement arrête de jouer à l'autruche. La criminalisation de la simple possession de marijuana nous fait vivre dans un climat très stressant, les personnes souffrantes et nos familles. Et dans mon cas, plus je subis de stress, plus la maladie évolue.

«Si je rencontrais Allan Rock, je lui demanderais: que feriez-vous si un seul médicament soulageait vos maux et qu'il était illicite? Vous le prendriez ou vous attendriez que la douleur devienne atroce?»