Tous dopés...
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Tous dopés
27 mai 2010 - BERNARD-OLIVIER SCHNEIDER
PHARMACOLOGIEL> Largement répandues dans le domaine sportif, les conduites dopantes étendent puissamment leurs griffes au travail, voire à l’école.
Dopage: oh! le vilain mot! Et pourtant… Omniprésentes ou presque dans le sport amateur ou professionnel, les «béquilles chimiques» font aujourd’hui tache d’huile partout. Thé, café, alcool, antidépresseurs, calmants, somnifères, antidouleurs, stéroïdes, vitamines, compléments alimentaires, amphétamines, cocaïne ou cannabis: un supermarché tentaculaire, licite ou pas, qui brasse les milliards et permet à l’homme de repousser ses limites ou de tenir le coup au sein d’un environnement axé sur la performance. Le point avec le docteur Martial Saugy, directeur du Laboratoire suisse d’analyse du dopage.
Le dopage est-il le propre de l’homme?
Il est possible que certains animaux recherchent une nourriture qui leur donne plus de pep. Cela étant, l’homme, par un acte cons-cient qui lui est propre, a toujours essayé de dépasser ses limites physiques et mentales. Souvent par nécessité.
A savoir?
Le dopage, on en trouve trace par exemple chez les Grecs anciens, aux JO de l’Antiquité. Le sport était clairement le prolongement ou la préparation à l’acte de guerre, où il fallait être fort pour battre les autres. On se dopait en consommant entre autres des extraits de la plante Ephédra, contenant de l’éphédrine, un précurseur des amphétamines.
Le dopage n’est donc pas un phénomène moderne?
Pas du tout. Le dopage n’est pas moderne, mais il a été modernisé. Il va de pair avec le renouveau des JO, à la fin du XIXe siècle. De suite les dopants sont apparus: la cocaïne, l’alcool, l’éphédra, le kat, la strychnine ou la nicotine en mélanges subtils soit pour tranquilliser et couper les signaux de fatigue, soit pour stimuler. Ainsi, le dopage envahit le monde du sport, mais aussi celui des arts.
Thé, café, apéros, tabac, sodas aux plantes exotiques et l’on en passe: sommes-nous tous dopés?
Dès que l’on utilise une substance qui n’est pas nécessaire à notre métabolisme, on cherche à accéder à un niveau que l’on n’atteint pas naturellement. Alors effectivement, déjà avec le vin, le café, la cigarette, on triche avec notre état normal. Et de ce point de vue là, on est dopé. Reste qu’actuellement, la définition du dopage se rapporte au sport et se trouve dans le code mondial antidopage.
Le café figure-t-il sur la liste des produits interdits?
La caféine est effectivement un produit dopant. Mais elle ne figure plus dans la liste, car trop répandue dans les usages de consommation humaine. On ne pourrait distinguer la part revenant au dopage proprement dit et la part due à l’habitude sociale, Nous sommes là dans une zone grise, soumise à l’évolution de la société.
Cette zone grise tolère-t-elle l’alcool dans le sport?
Bien sûr, sauf dans les sports mécaniques ou le tir…
Et le cannabis?
Les pays d’Europe occidentale demandent de le sortir de la liste des produits interdits en arguant du fait qu’il devient une habitude sociale largement répandue. Mais les Etats-Unis s’y opposent fermement. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, si vous faites une médaille et que vous êtes positif au cannabis, la médaille vous sera retirée. Vous risquez aussi une sanction de votre fédération sportive. Sanction qui risque bien sûr de ne pas être la même si vous êtes Hollandais ou Thaïlandais.
Qu’en est-il de la cocaïne?
Hélas, chez nous, le phénomène de consommation tend à se rapprocher dangereusement du cannabis. Cette drogue devient presque une habitude récréative. Dans le monde du sport toutefois, les sanctions sont encore plus lourdes que pour le cannabis: retrait de médaille, plus un voire deux ans d’interdiction de compétition.
Mais les instances sportives n’interdisent le «H» ou la coke que pendant les épreuves, pas durant les loisirs?
Vous avez raison.
Le dopage se généralise-t-il dans le monde du travail?
Certainement. Il y a une généralisation des conduites dopantes, encore plus large que dans le sport. Cette généralisation va de pair avec la médicalisation de la société. La consommation de calmants et d’antidépresseurs est en constante augmentation, parce qu’il faut tenir le coup par rapport à un travail qui demande de plus en plus d’investissement au niveau physique et psychique. La consommation de stéroïdes, que l’on se procure facilement par internet, croît également. Ces substances peuvent augmenter votre masse musculaire, comme votre agressivité.
Un trait de caractère très apprécié par les employeurs…
Effectivement. Avec les stéroïdes, on se sent invincible, le «fighting spirit» atteint des sommets, mais on peut aussi devenir dangereusement agressif! Des études américaines et suédoises l’ont montré.
Le culte de l’individu – fais ce que tu veux avec ton corps – favorise-t-il le dopage?
100% oui! Ce culte est une des sources du regard pas trop désapprobateur de la société sur le dopage. Il serait pourtant grand temps de remettre l’église au milieu du village et de se souvenir que tout individu a une responsabilité vis-à-vis du groupe, surtout lorsque l’on parle d’une activité purement associative comme le sport. Se rendre dépendant d’une substance n’est certainement pas un acte de liberté individuelle, mais la perte de celle-ci. L’acte de dopage va à l’encontre de l’harmonie de la société et donne une image déplorable de certaines valeurs du sport aux jeunes.
Dans le sport «pro», on a souvent détourné des médicaments aux fins d’améliorer ses performances. Faut-il redouter de telles dérives ailleurs?
Il s’agit malheureusement d’un phénomène quasi naturel: ce qu’utilisent les pros se diffuse très rapidement dans le sport populaire, voire aussi chez les juniors. Ces médicaments détournés peuvent être très dangereux pour l’individu sain. Je pense notamment aux diurétiques: on a vu des culturistes décéder sur scène!
Avec la Ritaline, le dopage n’entre-t-il pas à l’école?
Je ne saurais parler pour les pédiatres. Reste que cette amphétamine, utilisée pour combattre l’hyperactivité, devient un problème majeur aux USA. Car on a mis en évidence de plus en plus de dépendance chez l’adulte. Et dans le sport, on voit des athlètes prétendre qu’ils doivent continuer à en consommer, parce qu’ils en ont pris depuis leur enfance. Rappelons-nous que la Ritaline était l’amphétamine des sportifs des années 1970.
La faible espérance de vie de certains sportifs est-elle un mythe ou une réalité?
Une réalité. Tous ceux qui ont vécu sur les stéroïdes, qui ont avalé des tonnes d’hormones, ont une espérance de vie massivement réduite. D’autres ont mêlé amphétamines et opiacés: ils tombent comme des mouches. Pour l’EPO, on manque de recul: «Wait and see.»
Les dopants du futur, nés dans la cuisine «biotech», seront-ils plus inoffensifs?
Certainement pas. Ils seront peut-être plus profilés et auront moins d’effets secondaires multiples. Mais il y a forcément création de déséquilibres potentiellement dangereux dans l’organisme. Bref, on continuera à jouer aux apprentis sorciers.
Quel remède proposez-vous contre le dopage?
Il faut surtout enlever à la population en général et à la population sportive ce sentiment que le dopage est un phénomène inéluctable. On ne peut s’abstenir d’un grand débat, incluant notamment les sponsors et les médias. Il leur revient de vendre du sport propre et pas de la «perf» à tout prix! Et que l’on arrête de dire que c’est le spectateur qui veut que le sportif se dope. Le Tour de France peut fort bien se vendre sans dopage.
La triche tue-t-elle le sport?
Dans nombre de sports, le dopage tue la dramaturgie du sport. Plus avant, tout un chacun doit s’interroger: veut-on vraiment que les gens aillent au boulot bourrés d’antidépresseurs? Un débat très large est nécessaire, avec des réponses globales face à l’irresponsabilité, dépassant de loin le cadre sportif.
















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