Carlos Castaneda, le grand sorcier blanc...
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Carlos Castaneda, le grand sorcier blanc
J’avais essayé dans le temps de rencontrer Castaneda. En vain. Et, comme tant d’autres, je m’étais pris à douter de son existence. Etait-il une imposture mi-littéraire mi-scientifique ? Ou un authentique chercheur défiguré par le marketing ?
L’homme prétend être né au Brésil en 1931. Mais les papiers de l’immigration américaine le font naître six ans plus tôt au Pérou. Sa légende trouble commence sur une suite nébuleuse d’incertitudes. Qui était cette Chinoise fumeuse d’opium qui le pourchassait ? S’est-il vraiment
enrôlé dans les forces spéciales US pour jouer un rôle en Amérique latine ?
Affabulateur, mythomane, ou homme tourmenté au destin complexe ?
Deuxième et troisième naissance aux USA
Tout ce dont on est sûr, c’est qu’entre 1955 et 1960, il étudie la psychologie à Los Angeles, s’intéressant moins à ses cours qu’à la magie et aux effets psychotropes du peyotl, ce petit cactus mexicain dont on extrait la mescaline.
Puis il entreprend des études d’anthropologie toujours à Los Angeles, publiant en 1968 (bon cru !) une thèse qui ressemble à un roman "A Yaqui way of knowledge" ouvrage dans lequel il raconte avoir été initié aux sciences de l’invisible par un sorcier indien Yaki du nom de Juan Matus. Le livre paraîtra en France quelques années plus tard sous le titre : "L’herbe du Diable et la petite fumée"
Je vous laisse deviner de quoi ça parle...
Deux livres plus tard, "A journey to Ixtlan", plus proche des délires de Howard Philip Lovecraft que d’une thèse laborieuse, lui vaut le titre de docteur ès sciences. Devenu un respectable universitaire, il suit mais de façon moins illégale du moins en apparence, la voie ouverte par Thimothy Leary. Lequel finira en prison pour avoir distribué du LSD à ses étudiants. Dans un but éminemment pédagogique que les flics et les juges n’ont pas compris...
Pour ces (in)dignes profs de fac, les méthodes traditionnelles d’investigation et d’analyse qui gouvernent la pensée rationaliste sont au fond d’une impasse.
Dès lors, ils cherchent d’autres voies pour permettre la libération de la conscience et l’accession à la connaissance ultime. Et ils les trouvent dans les drogues.
Des autobiographies truquées ?
Castaneda n’a cessé de jouer à cache-cache avec ses biographes.
Bien qu’il prétende publier des études anthropologiques, faisant suite à des travaux de terrain, c’est d’abord de lui et de ses obsessions qu’il nous entretient. Avec le personnage récurrent de Juan Matus, ce sorcier qui a abandonné un monde sans intérêt, laissant à ses disciples le soin de redécouvrir la vérité.
Vaste tâche. Ambitieux programme !
A côté de l’arnaque consistant à présenter comme des témoignages d’ethnologue ce qui n’est que le fruit de son imagination, une partie de l’oeuvre de Carlos Castaneda semble avoir été pompée dans des mémoires d’étudiants ou des études publiées par des anthropologues classiques.
Ces emprunts permettant au plagiaire de crédibiliser ses romans, en les appuyant sur des éléments réels, croyances et rituels observés, décrits, analysés et reconnus par la communauté scientifique. Et, bien entendu, interprétés dans le sens qui lui convenait.
Confondant délibérément la croyance avec une réalité alternative. D’autant plus facilement qu’il prétendait être un des rares à savoir y accéder. Les news magazines sentant l’air du temps, l’encensent !
La tenségrité sans intégrité
Peu à peu, Castaneda se prend au jeu, ou y croit vraiment.
Il prétend acquérir les pouvoirs d’un chamane, accéder aux arcanes des mondes invisibles, échapper aux dangers ordinaires et être sur la voie de l’immortalité.
Son discours devient messianique, son processus de formation d’adeptes s’inscrit dans une logique sectaire, qui présente quelques avantages pour le guru. Ainsi lui faut-il au moins trois femmes, de préférence jeunes, belles et bien roulées, pour l’aider à compenser le terrible fardeau que représente l’enseignement de la "tenségrité".
La tenségrité serait la voie menant à une conscience modifiée, grâce à une gymnastique physique et mentale appropriée. Avec, pour catalyseur, l’absorption de substances hallucinogènes, lors de rituels ésotériques pratiqués dans des cérémonies secrètes, en des lieux quasi-inaccessibles.
La perception d’une autre réalité, invisible à l’état normal, quitte peu à peu le domaine de l’ésotérisme, pour devenir une affaire commerciale reposant sur les succès littéraires de l’auteur. Ses rares apparitions médiatiques et ses propos péremptoires en font un personnage inquiétant à mi-chemin entre un Gainsbarre et un Raél.
Les mercanti du "new age" lui voleront la plupart de ses délires pour en faire un juteux business.
La secte de l’oeuf
L’idée force de Castaneda, empruntée semble-t-il au contesté effet Kirlian, repose sur ce postulat : la puissance énergétique de l’homme, que bien entendu seul un initié peut voir, se présente sous la forme d’un oeuf lumineux dont les couleurs et les contours décrivent l’état énergétique de la personne.
Dans cet oeuf se trouve un point magique qui capte les vibrations de l’univers, et si on opère comme il convient, les intègre à l’essence même de l’individu. Pour le guider, affiner ses sensations et bien sûr améliorer sa puissance mentale.
Castaneda appelle "point d’assemblage" ce lieu privilégié où l’homme et l’univers fusionnent dans une sorte de synergie galactique.
Au gré des variations ondulatoires de ce point, les ressentis sensoriels s’enrichissent, et la perception extra-sensorielle se développe et s’amplifie, donnant à l’homme de nouvaux pouvoirs.
La chamane est celui qui sait gérer au mieux les évolutions et les circonvolutions du point d’assemblage.
Le rêve semi-endormi ou la rêverie éveillée deviennent concrets pour qui y accède, rejoignant en cela la croyance au "dream time" des Aborigènes Australiens. Confondant allégrement la pensée et l’action, l’intention et la réalisation, l’illusion et la réalité.
Puisque, dans une telle logique, le penseur agissant par la volonté et le verbe sur l’ordre des choses, est qualifié par Castaneda de "véritable guerrier".
Quelque part, c’est une des définitions les plus pertinentes de la pensée magique.
Dans les années 1970, Castaneda se prend pour le messie d’une nouvelle religion, et devient la caution littéraire de tous les hippies. Les artistes de la beat generation composent en son honneur des textes surréalistes sur des musiques psychédéliques.
Il se retrouve rangé sur la même étagère que Antonin Artaud et Aldous Huxley, qu’ils n’ont probablement pas lus, mais dont ils prononcent le nom comme un mot de passe. Un signe de reconnaissance entre initiés. Du moment que ces auteurs ont fréquenté les chamanes, partagé leurs pratiques et légitimé la défonce comme moyen d’élévation spirituelle, que demander de plus ?
Dans le même temps, de nombreuses personnes prennent la direction du Mexique, dans le but de rencontrer le maître à penser, ou à défaut quelque sorcier Yaki semblable à ce Juan Matus qui l’aurait inspiré. Mais le désert mexicain est désespérément vide. Castaneda reste introuvable. Ses sorciers aussi. On commence à crier à l’imposture !
Grandeur et décadence
Le monde a changé. Et la tolérance amusée dont bénéficiaient quelques intellectuels originaux s’estompe dès lors que la drogue devient un phénomène de masse préoccupant, qui frappe la jeunesse.
Castaneda qui sent la menace de la prison se rapprocher, reécrit en partie "le voyage à Ixtlan", en précisant prudemment que l’usage des psychotropes est facultatif et d’ailleurs pas vraiment indispensable ni même conseillé.
Prudent, l’homme se cache. Lui dont les apparitions étaient rares, il disparait.
Il vit sous un faux nom dans un pueblo mexicain. Ses éditeurs lui versent ses droits d’auteur à travers un réseau compliqué de prête-noms.
Au milieu des années 80, il tente un come back avec "Passes magiques", peut-être son unique ouvrage vraiment sérieux. Abandonnant son implication personnelle et métaphysique, il décrit de façon plutôt objective les croyances et pratiques des Amérindiens du Mexique.
Mais ce livre ne rencontrera pas le succès du grand public qui attendait autre chose.
Et pour les spécialistes, s’ils ne lui dénient plus la qualité d’anthropologue, Castaneda est désormais considéré avant tout comme un romancier du fantastique. Talentueux, fantasque et mythomane.
Carlos Castaneda meurt en 1998. Un peu oublié. S’est-il souvenu au dernier instant, avoir écrit : "la mort est le meilleur moment de la vie, c’est pour ça qu’on le garde pour la fin" ?
Quoi qu’il en soit, il est assez roboratif de le (re)découvrir... Tout en faisant la part des choses.
















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