« Les accidents médicaux font 30 000 morts par an »: cet ancien médecin dénonce la culture du silence

Retards de diagnostic, oublis de matériel, examens prescrits trop tard, infections nosocomiales…

Des histoires pour certaines dramatiques que cet expert auprès de la Commission nationale
des accidents médicaux a décidé de relater dans un livre choc intitulé
« Le scandale des accidents médicaux » (éditions le Cherche Midi).

« Les accidents médicaux font 30 000 morts par an »: cet ancien médecin dénonce la culture du silence

Ancien chef de service de neurochirurgie et expert judiciaire depuis près de 25 ans, Marc Tadié dénonce, dans un livre enquête, le « scandale des accidents médicaux ». Pour lui, ces incidents graves souvent tus par les médecins sont largement sous-évalués. Il plaide pour des mesures simples qui permettraient de les endiguer. Entretien.

La Cour des comptes a rendu un rapport accablant début avril qui donne le même chiffre que Marc Tadié dans son livre enquête « Le scandale des accidents médicaux » : il y a entre 175 000 et 300 000 événements indésirables graves associés aux soins chaque année en France qui provoquent complications, handicaps voire décès de patients.

La Cour des comptes a rendu un rapport accablant début avril qui donne le même chiffre que Marc Tadié dans son livre enquête « Le scandale des accidents médicaux » : il y a entre 175 000 et 300 000 événements indésirables graves associés aux soins chaque année en France qui provoquent complications, handicaps voire décès de patients. | PHOTO D’ILLUSTRATION : GORODENKOFF / ISTOCKPHOTO

Ouest-France

Propos recueillis par Sarah Caillaud
Publié le 09/06/2026 à 17h45

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Retards de diagnostic, oublis de matériel, examens prescrits trop tard, infections nosocomiales… En près de 25 ans d’expertise judiciaire, l’ancien neurochirurgien de l’hôpital francilien Bicêtre (AP-HP) Marc Tadié a vu défiler des centaines de dossiers de victimes d’incidents médicaux. Des histoires pour certaines dramatiques que cet expert auprès de la Commission nationale des accidents médicaux a décidé de relater dans un livre choc intitulé « Le scandale des accidents médicaux » (éditions le Cherche Midi). Une enquête édifiante, où il pointe du doigt la culture du silence des médecins, les défaillances structurelles du système de santé et alerte sur l’urgence d’agir.

Lire aussi : Le CHU de Rennes condamné à verser plus de 2,5 millions d’euros après une erreur médicale

« Il y a beaucoup trop d’accidents médicaux en France, qui peuvent arriver à n’importe lequel d’entre nous aujourd’hui ou demain. Ils pourraient pourtant être évités avec des mesures simples », plaide Marc Tadié, expert judiciaire auprès de la Commission nationale des accidents médicaux.

« Il y a beaucoup trop d’accidents médicaux en France, qui peuvent arriver à n’importe lequel d’entre nous aujourd’hui ou demain. Ils pourraient pourtant être évités avec des mesures simples », plaide Marc Tadié, expert judiciaire auprès de la Commission nationale des accidents médicaux. | PHOTO : DR

Qu’est-ce qui vous a motivé à enquêter sur les accidents médicaux ?

C’est le nombre d’erreurs médicales et surtout leur répétition pour les mêmes causes. Environ 15 millions d’hospitalisations par an en France concernent un patient victime d’erreur médicale, c’est une prise en charge sur quarante. Savoir que des mesures simples pourraient être prises pour en éviter au moins la moitié a aussi conforté mon projet.

« Il faut une culture de la sécurité »
Vous étayez justement votre analyse d’histoires bouleversantes vécues par des patients. Certaines vous ont-elles plus frappées que d’autres ?

Toutes sont marquantes quand il s’agit d’un handicap lourd ou d’un décès qui aurait pu être évité. Récemment le cas de deux jeunes gens, opérés dans des lieux différents pour une tumeur bénigne, m’a profondément secoué. À cause d’une erreur technique en cours d’intervention, tous deux sont aujourd’hui lourdement paralysés. Ils ne peuvent plus s’exprimer qu’en clignant des yeux pour l’un et en bougeant un index pour l’autre. C’est absolument affreux !

L’éventail des accidents médicaux est large. Sont-elles clairement définies dans le milieu médical ?

On les appelle officiellement les événements indésirables graves liés aux soins. L’erreur est humaine, bien sûr, mais cela ne devrait pas exister. On a les moyens de les éviter, mais une grande majorité d’incidents n’est pas signalée. Les accidents médicaux sont considérés comme une fatalité. Résultat : on ne se penche pas sur leurs causes, ni sur les mesures à déployer pour les éviter, comme cela se fait dans l’aviation civile après un accident aérien.

« L’équivalent d’un Boeing qui s’écrase tous les deux jours »
Vous estimez que ces accidents sont responsables de 30 000 morts, comment êtes-vous parvenu à cette estimation ?

Coïncidence extraordinaire, en même temps que la sortie de mon livre, un rapport édifiant de la Cour des comptes a pointé une sous-déclaration massive des erreurs médicales. Les estimations de la juridiction financière corroborent les miennes : il y a entre 175 000 et 300 000 évènements indésirables graves par an en France. Faute de registre national centralisé, la fourchette est large. Seule donnée précise, la Cour des comptes évoque 4 600 décès par infection nosocomiale par an. C’est plus que les accidents de la route ! Pour moi, c’est sous-estimé : les infectiologues évoquent plutôt 10 0000 morts.

Et les accidents médicaux ne se résument pas aux maladies nosocomiales. Il faut aussi comptabiliser les erreurs médicamenteuses (dosage, interaction, prescription, suivi) qui provoquent le décès prématuré d’environ 10 000 personnes par an, les erreurs de diagnostic (5000 à 10 000 morts) et les erreurs techniques et de suivis post-opératoires en chirurgie (entre 5 à 7 000 décès). Si on additionne les problèmes liés à la psychiatrie, à l’obstétrique, les atteintes du malade lui-même dans son parcours de soins, on arrive aux 50 000 morts qu’évoquent les associations de victimes. Le chiffre de 30 000 morts me semble être plus proche de la réalité. Ce qui est énorme. C’est l’équivalent en morts et en blessés d’un Boeing qui s’écrase tous les deux jours.

La déclaration de ces incidents est pourtant obligatoire depuis une loi de 2018…

Il n’y a aucune culture de la sécurité dans le milieu médical. Elle n’est ni enseignée à la faculté de médecine ni dans les congrès. On passe d’une logique d’absence totale de notion de sécurité à une logique de la culpabilité. Un établissement, un médecin ou un soignant fautif va donc avoir tendance à la taire. Il y a une forme d’omerta générale. En Angleterre, un établissement qui ne déclare pas d’événements indésirables est immédiatement inspecté. Pas en France. Un service d’hôpital qui enregistre beaucoup d’accidents et erreurs médicales, va avoir tendance à les dissimuler pour ne pas être sous la lumière de l’Agence régionale de santé.

« Les victimes doivent faire des signalements »
Les victimes parlent-elles plus facilement ?

Chez une majorité de victimes, il y a une forme de fatalité. Celles qui osent demander des explications se retrouvent souvent face à un mur de silence voire un mur d’accusations. Elles finissent parfois par se sentir elles-mêmes coupables et ne vont pas plus loin.

Pourtant, les patients ont accès au portail national de déclarations d’erreurs médicales. Il faut absolument que les personnes qui pensent être victimes, sachent qu’elles peuvent le déclarer en ligne. C’est peut-être le seul moyen pour que les choses changent et qu’on ait des données qui reflètent vraiment la réalité. Je n’encourage pas à une multiplication des plaintes, mais j’incite à faire ce signalement qui n’est ni une accusation, ni une action judiciaire. Le dire peut éviter que cela ne se reproduise.

Vous parlez de « mesures simples » applicables dès demain pour diminuer le nombre d’accidents médicaux. C’est-à-dire ?

Il faut absolument réformer le système de tarification à l’activité. Il faut aussi rétablir des lits d’aval pour garder en observation des gens à risque et ne pas les renvoyer chez eux quand les urgences sont saturées. Autre mesure immédiatement applicable : il faut établir des protocoles de surveillance aux urgences et dans les services avec des logiciels d’intelligence artificielle. Il est également urgent de faciliter la communication entre les praticiens. Un annuaire de spécialistes joignables à tout moment pour avis serait d’une grande aide pour les urgentistes souvent esseulés dans leur décision. Enfin, il est urgent de faire respecter les protocoles au bloc opératoire : 40 % de ces check-lists pour prévenir les infections ne sont pas respectées.

« L’IA, copilote du médecin »
Comment l’IA peut-elle diminuer les erreurs médicales ?

Des études ont montré qu’en matière de sécurité, un soignant avec une intelligence artificielle obtenait de meilleurs résultats qu’un praticien seul. L’IA doit devenir le copilote du médecin. Par exemple en réanimation, des bons logiciels peuvent repérer ce qu’on appelle des signaux faibles permettant d’agir plus vite. On peut imaginer aussi équiper les chariots des infirmières d’un système de surveillance par IA. On y gagnerait beaucoup en temps et en sécurité. Par exemple, cette technologie permettrait de ne pas passer à côté d’une complication en rappelant aux soignants que des fourmillements dans les jambes nécessitent un IRM de contrôle immédiat pour éviter tout risque d’hématome qui peut rendre paralysé un patient. Ou qu’une céphalée brutale peut être le signe d’une hémorragie et qu’il faut impérativement effectuer un scanner.

Pourquoi rien de tout cela n’est mis en œuvre ?

Il faut une volonté. Elle dépend des médecins. On doit de manière générale arriver à une culture de la sécurité avec des formations en continu et un label de sécurité. Il faut convaincre le milieu médical d’analyser ses erreurs et mettre tout en œuvre pour qu’elles ne se reproduisent plus. Certains médecins y sont prêts, mais il faut leur donner le temps pour le faire. Les patients ont aussi leur rôle à jouer : ils doivent être acteurs de leur santé et oser poser des questions dans leurs parcours de soins.

« Une réaction politique forte comme pour la Sécurité routière »
Vous pointez aussi du doigt la formation des médecins…

Comme le souligne la Cour des comptes, pour remédier aux déserts médicaux, le niveau des examens a été progressivement abaissé : il faut remettre de l’exigence. Autrefois, on dispensait une formation globale aux médecins afin qu’ils aient une connaissance de toutes les pathologies. Compte tenu de la complexité des diagnostics, la médecine s’est spécialisée. Il faut rétablir cette formation de base pour tous : urgentiste, médecins généralistes et spécialistes. Les médecins doivent aussi se mettre à jour, car les progrès de la médecine sont tellement rapides qu’on peut vite être largué. Imaginez un pilote de ligne qui ne se forme pas aux dernières avancées technologiques, comment peut-il continuer à piloter ?

Comment en est-on arrivé là ?

À l’origine de l’erreur médicale, il y a toujours une erreur humaine. Mais celle-ci est terriblement favorisée par un système de santé dégradé. Ce sont des défaillances structurelles. Depuis 1975, d’année en année, et de réforme en réforme, la pratique quotidienne de la médecine est devenue de plus en plus compliquée. Ce contexte favorise les accidents médicaux.

La mise en place louable en 2002 de l’Office national d’indemnisation des accidents médicaux (Oniam) a eu des effets pervers. On indemnise, on ne cherche plus le coupable. Il faut cesser ces dérives qui consistent à couvrir les accidents et payer le préjudice, au lieu d’en tirer les leçons. Les médecins ne doivent plus les considérer comme une fatalité et culpabiliser : ils doivent lutter pour éviter ces échecs. Si toutes les disciplines prennent le problème à bras-le-corps, comme l’a fait l’anesthésie réanimation, on avancera. Après le rapport accablant de la Cour des comptes, je ne comprends pas qu’il n’y a pas une réaction politique forte. Une réaction telle que celle de Jacques Chirac pour la Sécurité routière.

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