Âge Légal De 21 Ans Pour La Consommation De Cannabis Peu Cohérent Avec La Science Et La Logique

Devant un tel illogisme, pour les jeunes, foutaise de croire ce qu’on dira sur le cannabis et ses effets néfastes ! Les campagnes de prévention n’auront aucune emprise. Et quel meilleur argument pour consommer par défi de l’autorité !

ÂGE LÉGAL DE 21 ANS POUR LA CONSOMMATION DE CANNABIS PEU COHÉRENT AVEC LA SCIENCE ET LA LOGIQUE
OLIVIER JAMOULLE ET RICHARD BÉLANGER
PÉDIATRES SPÉCIALISÉS EN MÉDECINE DE L’ADOLESCENCE, ET 18 AUTRES SIGNATAIRES*

En tant que pédiatres spécialisés en médecine de l’adolescence, il nous apparaît important de faire partager notre expertise sur la santé des jeunes et essentiel de faire part de nos préoccupations.

En effet, nous sommes persuadés que la révision de l’âge minimal pour l’achat et la possession légale de cannabis sur le territoire québécois déposée à l’Assemblée nationale par le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, n’atteindra pas les objectifs souhaités.

DIFFICILE À COMPRENDRE

En déterminant l’âge légal à 21 ans au lieu de 18 ans, le gouvernement dit vouloir lancer un message fort aux adolescents qu’il n’est pas bon pour la santé de consommer du cannabis. Au contraire, c’est un message difficile à comprendre, ambigu et surtout peu cohérent qu’il lance aux jeunes, mais aussi aux professionnels de la santé qui les côtoient régulièrement, aux experts en toxicomanie et à ceux en santé publique qui ont d’ailleurs annoncé leur mécontentement face au présent projet de loi.

Message difficile à comprendre, car en créant un écart important entre l’âge légal au Québec et celui des autres provinces et territoires, on sème la confusion et on remet en question la cohérence. Comment un gouvernement antérieur et les représentants des autres provinces canadiennes ont-ils pu autant se confondre sur un sujet aussi important ?

Le cannabis n’a pas été légalisé parce que c’est une substance banale, mais bien parce que son contrôle devient possible de cette manière – là est le message qu’il faut lancer.

D’autre part, un message incohérent, car les jeunes de 18 ans peuvent consommer tabac et alcool à volonté. Pas parce que ces substances sont bonnes pour la santé (les jeunes liront ou verront dans les médias que ce sont des substances nocives pour la santé, addictives au plus haut point, néfastes et coûteuses pour l’individu, sa famille et la société), mais bien parce que prendre des décisions sur sa santé et ce qui peut l’influencer est un droit pour tout adulte (18 ans au Québec).

Aussi, les jeunes adultes souhaitant se procurer du cannabis le feront aisément, comme actuellement, soit par un intermédiaire autorisé, soit en traversant la frontière ou, pire encore, en s’approvisionnant sur le marché noir où le contenu des produits du cannabis est douteux (altération, contamination, puissance du produit), avec des risques pour la santé qui demeureront difficiles à évaluer pour les consommateurs. En fait, le présent projet de loi retire un droit aux consommateurs entre 18 et 20 ans d’évaluer la sécurité d’un produit pour leur santé… Ce n’est pas logique !

Enfin, il n’existe aucune preuve dans la littérature démontrant que le fait de repousser l’âge légal d’accès au cannabis de 18 à 21 ans décourage l’initiation et réduit l’utilisation de cette substance chez les jeunes.

Au Québec, on prend habituellement de telles décisions en santé après une évaluation par des études d’organismes crédibles (INESS, INSPQ, centres de recherche, universités).

Quel message croit-on que les jeunes vont retenir ? Comment vont se dépêtrer les parents et les intervenants devant ces contradictions ? Si l’idée d’interdire l’usage récréatif du cannabis avant 21 ans est censée envoyer un message aux adolescents pour décourager son usage nocif pour la santé, cela veut dire qu’on ne décourage pas l’usage de l’alcool et du tabac, plus nocifs pour la santé.

Notre gouvernement a la responsabilité de livrer des messages cohérents autour de l’usage des substances reconnues nocives pour la santé. Ce n’est pas le cas présentement avec le cannabis.

Une restriction de l’âge légal à 21 ans aura l’effet inverse de celui escompté sur les adolescents et les jeunes adultes.

Devant un tel illogisme, pour les jeunes, foutaise de croire ce qu’on dira sur le cannabis et ses effets néfastes ! Les campagnes de prévention n’auront aucune emprise. Et quel meilleur argument pour consommer par défi de l’autorité !

ON MÉLANGE TOUT

On entend beaucoup parler ces temps-ci de psychoses, de dépression, de problèmes anxieux, du développement du cerveau ou d’autres problèmes chez les jeunes consommateurs de cannabis. On conclut alors chez ceux prônant l’augmentation de l’âge légal à 21 ou à 25 ans que cela vient confirmer la nécessité de légiférer pour augmenter l’âge légal. Amalgamer neurologie, psychiatrie, des sciences individuelles au cas par cas et santé publique, une science populationnelle, n’aura pas comme finalité l’optimisation des efforts de prévention auprès des adolescents et des jeunes adultes face au cannabis, mais un effet contraire.

On mélange usage occasionnel, usage régulier (petite quantité ou quantité variable) et usage problématique des substances. Ce sont des notions de base en toxicomanie depuis des décennies. La consommation de l’alcool est un bon exemple pour distinguer et comprendre l’impact de ces types de consommation.

Évidemment, l’usage de cannabis s’associe à différents problèmes de santé, mais comme les recherches le montrent, cela est surtout vrai lorsque son utilisation est régulière, quantitativement importante et qu’elle survient à un âge précoce.

On sait que l’usage excessif aura en général débuté très tôt, chez des jeunes qui présentent des facteurs de risque. Il faudrait travailler sur ces facteurs de risque plutôt que sur l’âge légal.

Si on veut parler des effets du cannabis, comme de ceux de l’alcool, distinguons l’usage occasionnel de l’usage problématique. Chez la grande majorité des jeunes, il s’agit d’un usage occasionnel et limité dans le temps.

AVOIR À CŒUR LA SANTÉ DES JEUNES

Pour affronter le défi qui nous attend avec la légalisation du cannabis, nous devons allier nos efforts par des approches cliniques, préventives, législatives et des approches spécifiques pour les populations à risque.

D’un point de vue clinique, le message des médecins et professionnels de la santé est et doit demeurer clair pour la population : l’usage du cannabis est associé à de multiples problèmes de santé et il est déconseillé.

Toutefois, nous n’aurons jamais le même impact que les décideurs, d’un point de vue populationnel.

Les politiques et les décisions du gouvernement auront sans contredit un impact considérable sur les attitudes et les habitudes de consommation des jeunes d’aujourd’hui et de demain.

En ce sens, l’énoncé de principe formulé par la Société canadienne de pédiatrie (Le cannabis et les enfants et adolescents canadiens) est clair et propose des manières de mieux protéger la santé de tous les jeunes, dont ceux du Québec. La hausse de l’âge légal n’en fait pas partie.

Bref, nous avons à cœur la santé des adolescents et des jeunes adultes du Québec. Une attention urgente et particulière doit être portée à la prévention et à l’éducation du public, des jeunes, des parents et des intervenants de tous les milieux. L’augmentation de l’âge légal se fera au détriment de la portée de ces messages de prévention et aura même un effet contraire à celui recherché.

* Liste complète des signataires :

Richard Bélanger, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, clinicien-chercheur, Centre mère-enfant Soleil du CHU de Québec, coauteur, énoncé de principe, Société canadienne de pédiatrie ;
Olivier Jamoulle, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, CHU Sainte-Justine ;
Jean-Yves Frappier, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, CHU Sainte-Justine ;
Holy Agostiono, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, MUHC ;
Laurence Arsenault Blanchard, fellow en médecine de l’adolescence, Hospital for Sick Children ;
Franziska Baltzer, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, MUHC ;
Sébastien Bergeron, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, hôpital Maisonneuve-Rosemont/CHU Sainte-Justine ;
Nicholas Chadi, pédiatre spécialisé en toxicomanie et médecine de l’adolescence, Boston Children’s Hospital ;
Giuseppina Di Meglio, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, MUHC ;
Maud Egedy, pédiatre, clinique de l’adolescence, Centre mère-enfant Soleil du CHU de Québec ;
Julius Erdstein, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, MUHC ;
Nancy Haley, pédiatre, Direction de santé publique de Montréal ;
Johanne Harvey, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, CH de Chicoutimi ;
Éric Lavoie, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, Université de Sherbrooke ;
Suzanne MacDonald, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, MUHC ;
David Martens, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, MUHC et CIUSSS OIM ;
Caroline Pesant, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, Université de Sherbrooke ;
Danielle Taddeo, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, CHU Sainte-Justine ;
Maude Veilleux Lemieux, pédiatre spécialisée en médecine de l’adolescence, Centre mère-enfant Soleil du CHU de Québec ;
Jean Wilkins, pédiatre spécialisé en médecine de l’adolescence, CHU Sainte-Justine

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