Entrevue La vie après le Bloc Pot. Hugô St-Onge s'apprête à tirer sa révérence après 22 ans de militantisme.

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« Si tu donnes du pot à un mineur pour son bal des finissants, tu t’exposes à 14 ans de prison, mais t’auras jamais de trouble si tu lui fournis un 26 onces », dénonce Hugô St-Onge, raillant contre l’hypocrisie ambiante derrière la consommation de pot.

parHugo Meunier
29 mai 2020
8 min

« Le Bloc Pot a aidé les gens à ne pas se cacher et être plus ouverts à en parler. Là je suis rendu ailleurs et j’ai envie de nouveaux défis », lance au bout du fil le volubile porte-parole et ancien chef du Bloc Pot Hugô St-Onge, qui s’apprête à tirer sa révérence après avoir mené sa barque durant 22 ans au sein du parti antiprohibitionniste.

Ce militant bien connu en a fait l’annonce jeudi sur sa page Facebook, même s’il préparait déjà ouvertement ses militants à son départ éventuel, en s’assurant d’attirer un.e successeur.e pour poursuivre le combat, qui est – à ses yeux – plus pertinent que jamais malgré la légalisation. Un autre Hugo assume déjà l’intérim et deux candidats sérieux sont déjà sur les rangs pour lui succéder.

Hugô St-Onge, un comptable de métier et historien de formation, m’a brièvement raconté son aventure politique, qui a débuté dans un bar à la fin des années 90. « En fait j’ai toujours voulu me lancer en politique. J’avais ce projet avec Patrick, un très bon ami qui s’est enlevé la vie à l’âge de 15 ans. Me lancer était une façon de respecter cet engagement », précise St-Onge. L’accent circonflexe sur le «o» de son prénom est justement un clin d’oeil à cet ami disparu.

Mais c’est en flirtant avec une fille au bar Le Cheval Blanc en 1998 qu’une opportunité s’est présentée. À cette époque, Hugô étudie l’ histoire à l’UQAM et milite activement dans le milieu étudiant, au point d’en être « gazé royalement ». « Je courtisais une fille en lui disant vouloir me présenter un jour aux élections. À la table voisine, Marie-Ève et Christian – deux militants du Bloc Pot – m’ont alors demandé si ça me tentait de le faire pour vrai », raconte Hugô, qui s’est aussitôt joint à la formation politique nouvellement créée par une poignée de militants donc Marc-Boris Saint-Maurice, tout juste à temps pour les élections provinciales prévues quelques mois plus tard. « Au premier meeting il y avait des conflits à l’interne, c’était un vrai foutoir. Je me suis proposé comme président d’assemblée et j’ai été vite été reconnu comme un moteur de l’organisation », souligne St-Onge, qui s’est retrouvé chef après le saut de Marc-Boris Saint-Maurice sur la scène fédérale avec son Parti marijuana.

Le Bloc Pot parvient rapidement à présenter 24 candidats en 1998, récoltant près de 10 000 votes (0,24% des suffrages).

Mais la lutte ne faisait que commencer. Celle de la reconnaissance, d’abord, en raison des vieux tabous associés à la consommation de pot et des forts préjugés envers ces candidats marginaux coiffés de dreads qui – HORREUR – fument de la droye. « Le traitement médiatique a toujours été un peu ringard. On passait pour des extra-terrestres et comme pour le parti Rhinocéros, on attirait les votes de contestation », explique Hugô St-Onge, qui avait l’impression que les articles sur le BP étaient parfois écrits d’avance tellement ils suintaient les clichés et les jeux de mots faciles. « C’est comme un gars de la Gazette qui nous demandait où étaient les joints le jour où on a fait un point de presse pour lancer notre campagne électorale », soupire Hugô.

Les élections de 2003 voient ensuite l’engouement exploser pour le Bloc Pot, qui parvient à recruter 56 candidats (sur 125 circonscriptions), son record à ce jour. « On a récolté plus de 20 000 votes (0,60%). La gauche (alors incarnée par l’UFP) avait essayé de nous inclure avec eux, mais on a toujours dit que le Bloc Pot ne pouvait ni être à gauche ni être à droite.»
Entre 2003 et 2007, c’est un peu la débandade, admet St-Onge, qui n’a présenté que neuf candidats au scrutin de 2007 et aucun à celui déclenché l’année suivante par les libéraux minoritaires de Jean Charest. Une longue traversée du désert pour le Bloc Pot, à l’heure où l’on remettait en question la pertinence du parti compte tenu des rumeurs de plus en plus persistantes sur la dépénalisation par les libéraux fédéraux. « On a eu une grosse taloche. Je ne trouvais plus de candidats, mais j’ai finalement décidé de maintenir la barque à flot, de garder la flamme en vie, », illustre Hugô.

Cette flamme, il l’a donc portée à bout de bras pour les trois élections qui ont suivi, voyant le nombre de votes augmenter à chacune d’elle. Dans un rôle de chef intérimaire, il voulait également remettre le parti en état avant de passer le flambeau. « 2018 a été notre meilleure année en matière de contributions. On n’a jamais eu autant de membres aussi! », se réjouit Hugô, qui calcule en avoir presque 500.

Plus pertinent que jamais
Évidemment on serait en droit de se demander WTF le Bloc Pot depuis la légalisation en y allant d’un parallèle entre la pertinence du Bloc Québécois après la souveraineté.

Mais Hugô St-Onge n’en démord pas: le parti qu’il s’apprête à quitter est plus pertinent que jamais depuis la « pseudo-légalisation » de Trudeau, qualifié par le Bloc Pot « d’écran de fumée pour renforcer la prohibition du cannabis.

Le militant énumère alors plusieurs bonnes raisons de continuer la lutte, évoquant entre autres les restrictions imposées par la CAQ (21 ans, endroits publics interdits etc.), celles liées à la production privée, la répression policière, la stigmatisation des consommateurs et le fait que la loi sur le cannabis soit toujours enchâssée dans le Code criminel. « Si tu donnes du pot à un mineur pour son bal des finissants, tu t’exposes à 14 ans de prison, mais t’auras jamais de trouble si tu lui fournis un 26 onces », dénonce Hugô St-Onge, raillant contre l’hypocrisie ambiante derrière la consommation de pot.

« Les fumeurs de pot ont même des préjugés envers eux-mêmes. J’ai un ami médecin spécialiste qui fume depuis l’âge de 13 ans, mais il ne va jamais le dire », souligne St-Onge, qui ne s’est évidemment jamais caché devant ses jumeaux, aujourd’hui âgés de 10 ans. « Ils s’en sont rendu compte à quatre ans dans la ruelle en s’exclamant: hein papa, tu fumes?! J’ai dit oui. That it that all », se remémore-t-il, admettant quand même du bout des lèvres que la légalisation aura au moins contribué à faire parler du cannabis. « Je me rappellerai toujours d’une vieille entrevue accordée à Jocelyne Cazin, où un policier invité avait aussi accepté de participer à condition que je ne puisse pas m’adresser à lui. Il ne voulait pas donner l’impression qu’il me donnait de la crédibilité », se souvient St-Onge amusé, mais fier du chemin parcouru.

Il écorche au passage la publicité ultra-alarmiste qui colle à la consommation de cannabis, aux antipodes de celle festive et cool qu’on nous sert pour vendre de l’alcool.

Enfin Hugô St-Onge ne comprend toujours pas pourquoi le pot régional d’ici n’est pas mis de l’avant et encouragé comme n’importe quelle PME, à l’heure où la production locale est d’ailleurs sur toutes les lèvres. « Le modèle de l’oligopole, c’est la pire affaire. On ne devrait jamais payer 10$ pour un gramme d’herbe non plus », dénonce le militant, qui rêve de voir la création d’une Régie québécoise du cannabis qui superviserait – de concert avec le ministère de l’Agriculture – les producteurs pour s’assurer de la qualité de leur produit.

Malgré son départ officiel prévu dans quelques semaines, Hugô St-Onge reconnait au final que la politique aura été depuis toujours sa véritable drogue. Il tend d’ailleurs la main à la CAQ. « Le gouvernement devrait m’embaucher pour gérer le pot », lance-t-il sans détour.

En attendant un coup de fil de Legault, le militant de 46 ans a plusieurs projets sur la table. Il écrit, fait des chroniques à la radio portant sur l’histoire (un médium qui le passionne) et coule des jours paisibles dans sa maison de Villeray avec sa famille. « Il est temps de laisser la place à des plus jeunes. Le Parti connait aujourd’hui un buzz aussi fort qu’en 1998, mais avec 22 ans d’expérience », résume-t-il, la tête haute.

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