Un expert en toxicomanie dénonce un certain discours alarmiste sur le cannabis

Un expert en toxicomanie dénonce un certain discours alarmiste sur le cannabis
3 novembre 2017 |Stéphane Baillargeon | Actualités en société

Le détecteur personnel d’exagération du professeur Jean-Sébastien Fallu, de l’Université de Montréal, a failli exploser. Il regardait un enregistrement du talk-show Deux filles le matin de TVA, deux émissions complètes des 21 et 28 octobre. La discussion portait sur la légalisation prochaine du cannabis en compagnie de quelques vedettes et de deux docteurs en médecine, Jean-Pierre Chiasson et Karine Iguarta, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec. Et ce que le professeur Fallu, spécialiste de la toxicomanie de l’École de psychoéducation, a entendu là, sans contrepartie, ne lui a pas plu, mais alors pas du tout.

« C’est absolument désolant, ahurissant, dit-il en entrevue au Devoir. Les affirmations faites pendant ces deux heures d’émission manquent totalement de nuance. On n’y retrouve aucune reconnaissance des limites des études sur lesquelles les craintes reposent. On verse dans le déterminisme, sans ajouter la moindre prudence. On prononce des phrases absolutistes du genre : les jeunes vont faire ci ou ça si on légalise le cannabis. Pire que ça, Mme Iguarta dit que des études ont montré une baisse du QI de 8 points chez les consommateurs de cannabis. Ce ne sont pas “des” études, mais “une” étude, et depuis il y en a eu au moins une récente qui n’a pas répliqué les résultats. Le tout dans une attitude condescendante, hautaine. L’humilité et la modestie ont été oubliées. »

Le Québec a passé la dernière année en colloques, en séminaires et en réflexions plus ou moins médiatisées. Maintenant, il faut trancher parce que la décision fédérale est prise et que la légalisation se fera l’an prochain. L’Ontario et le Nouveau-Brunswick ont annoncé leurs couleurs. On attend les décisions de Québec.

Pour le professeur Fallu, ce grand débat sur la légalisation aura été souvent trop alarmiste, et l’exemple de la télé matinale — TVA n’a pas voulu commenter les reproches d’apparence de partialité — semble confirmer l’air du temps. Il y a deux semaines, il a écrit une lettre aux médias intitulée « La légalisation rend les psychiatres fous ». http://plus.lapresse.ca/screens/e43aa0cb-383d-48fd-973d-14bab44eba45%7C_...

« Je n’ai jamais reçu autant de commentaires positifs après une intervention publique, confie-t-il. Des professionnels liés à des institutions et qui ne peuvent pas parler comme je l’ai fait m’ont remercié encore et encore en disant qu’il était temps que ça sorte. Je ne suis donc pas seul à penser que ça suffit, qu’il y a beaucoup trop de personnes qui s’énervent. Pour rien ? Je ne sais pas. C’est normal de se questionner. Mais il y a assurément une dramatisation et un certain dérapage jusqu’à en perdre la boule. »

Il raconte avoir entendu des journalistes dire, ou avoir lu des articles disant, que la légalisation à 18 ans du cannabis se ferait à l’encontre des recommandations « des » (au lieu de « certains ») spécialistes de la santé, ou même « des organismes de la santé publique » (ce qui est faux). « On mélange tout. On se rend rapidement aux arguments dramatisants. C’est désolant. »

Des canards

Retournons-y un peu pour voir concrètement. Dès sa première intervention dans le second volet de l’émission Deux filles le matin, la psychiatre Karine Iguarta propose une allégorie aviaire en rappelant que les canards « sont matures » 24 heures après leur naissance tandis que le cerveau humain se développe pendant des années après l’accouchement.

« Le cerveau, ça lui prend 25 ans à finir de se raffiner », dit-elle pour justifier la position de son association recommandant de ne pas consommer de cannabis avant cet âge. « […] Les psychiatres, on a toujours dit que 18 ans, c’était dangereux. On a toujours dit que 21 ans, c’était même un compromis entre le 25 qui serait ce que la science nous dicterait et le 18 qui vient avec l’alcool et la majorité. »

La Dre Iguarta parlait des effets de la consommation de cannabis tels que mesurés par « imageries cérébrales », qui montrent un changement « dans la structure du cerveau » mais aussi « une réduction du volume du cerveau et un amincissement du cortex et des changements dans la matière blanche ». De quoi effectivement faire peur aux humains, qui ne sont pourtant ni des poules mouillées ni des canards.

Le professeur Fallu pointe au contraire une étude toute fraîche, « La neurotoxicité du cannabis », parue dans Psychotropes (2107/2, vol. 23), revue internationale des toxicomanies et des dépendances. L’article rappelle que « les discussions récentes concernant la réglementation de la consommation de cannabis ont réactualisé la question des effets nocifs de ce produit », particulièrement sur « son effet potentiellement toxique sur la structure du cerveau ».

L’analyse synthétise les enquêtes produites au cours des deux dernières décennies pour mesurer les effets de la consommation chez les adultes comme chez les adolescents. « Au vu des données disponibles, dit le résumé, on ne peut donc pas retenir l’hypothèse d’un effet toxique du cannabis qui aurait comme conséquences des changements de volume du cerveau. Aucune mesure préventive ou répressive ne peut ainsi prendre appui sur la thèse d’un tel effet toxique. »

Des patients

La Dre Iguarta n’en démord pas pour autant. Son association envoie des articles qui appuient ses thèses, notamment sur les possibles effets néfastes du cannabis sur le cerveau avant 25 ans. La présidente répète les inquiétudes de ses collègues comme celles du reste du Canada.

« Nous, en clinique, on le voit tous les jours, avec des jeunes qui nous arrivent en psychose,dit Mme Iguarta en entrevue au Devoir. C’est sûr que nous, nous regardons ce débat strictement du point de vue de la santé mentale. On regarde ce qu’on voit cliniquement, dans les études, dans les déclarations des autres grandes associations de médecine psychiatrique. »

Elle connaît aussi les reproches du professeur Fallu pour les avoir entendus au Forum des experts mis en place par le gouvernement du Québec au mois de juin.

« Ses reproches s’adressent à notre association, pas à moi personnellement, et notre association dit que le cannabis n’est pas une substance banale. On veut que les ados sachent pourquoi. Nous, cliniquement, on voit ceux pour qui la consommation a des effets dévastateurs. On veut que le message passe : cette drogue n’est pas inoffensive pour tout le monde. »

Causes sans rebelles?

La jeunesse s’assagit. Beaucoup. Une étude de l’école de médecine de l’Université Washington à Saint Louis publiée le 25 octobre dans Psychological Medicine déduit des données colligées aux États-Unis entre 2003 et 2014 que les grands indicateurs des « comportements à risques » chez les adolescents sont tous « en forte baisse ».

Les adolescents américains sont « beaucoup moins enclins à consommer de l’alcool, de la nicotine, des drogues illicites ». Ils se battent moins et volent moins. Au total, plus de 210 000 jeunes de 12 à 17 ans ont été sondés au fil des années.

En douze ans, la consommation de drogues a reculé de 49 % chez les ados américains et les « comportements délinquants », comme le vol, de 34 %. L’étude rappelle aussi que l’actuelle crise des opioïdes touche les adultes, pas les jeunes.

« Pour ce qui est de la délinquance ou de la criminalité, ce n’est pas juste la jeunesse qui change, fait remarquer le professeur Jean-Sébastien Fallu, de l’UdeM. La société est moins violente et c’est une tendance lourde depuis plusieurs décennies, contrairement à ce que Stephen Harper voulait nous faire croire en durcissant la loi. »

Il souligne que sa spécialité n’est pas la criminalité, mais la toxicomanie, et que là encore les données montrent que les jeunes de la société américaine, comme les ados canadiens ou québécois, consomment moins de drogues que les générations précédentes, un point c’est tout.

« Nous sommes dans une phase descendante,dit-il, et elle semble se maintenir plus longtemps que les anciens cycles. »

Les campagnes de prévention semblent avoir frappé juste, comme les appels à boucler les ceintures en voiture. Une hypothèse établit un lien avec le temps en ligne. Des enquêtes suédoises prouvent aussi que plus on occupe les jeunes, par exemple en leur offrant des activités sportives parascolaires, moins ils s’évadent par la drogue ou l’alcool.

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