Dépénalisation: ce que les policiers en pensent vraiment.

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Dépénalisation: ce que les policiers en pensent vraiment
10/10/2010 | 01H26
Crédits photo: Jean Lecointre

En France, on ne risque pas grand-chose à consommer du cannabis mais les arrestations font du chiffre facile. La dépénalisation changerait en profondeur les pratiques policières.

A la terrasse d’un café rue Montorgueil, le flic boit rapidement son Coca, parle des journalistes, de ses vacances. Soudain, son cou s’allonge. “Derrière vous, il y a deux jeunes en train de charger un plant de cannabis dans le coffre d’une bagnole.” Il reste assis : pas en service, c’est pas son affaire.
“Ils sont immatriculés dans l’Eure. Avec la touche qu’ils ont, ils n’arriveront pas jusque là-bas sans se faire contrôler.” La voiture passe, un vieux modèle un peu pourrave, avec à son bord un type à dreads et sa copine.

“L’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 euros d’amende”, rappelle le code de la Santé publique. La dépénalisation du cannabis n’a jamais été moins à l’ordre du jour. “Si la loi l’interdit, c’est qu’il y a une bonne raison”, juge Christophe*, 24 ans, adjoint de sécurité.

"La dépénalisation du cannabis, on l'applique déjà"

Au plus bas échelon de la police, on ne conteste pas. “Le shit peut entraîner des accidents ou des bagarres, les études scientifiques l’ont bien montré”, récite-t-il. Un gars qui fume dans la rue, on doit l’interpeller et l’amener au commissariat, où l’officier décide ou non de son placement en garde à vue. Selon quels critères ? Il n’en sait rien et ne s’en préoccupe pas. Il faut rabattre.

Commandant, ancien des stups, Philippe* voit les choses différemment après plus de quinze ans de terrain. “La dépénalisation du cannabis, on l’applique déjà”, lâche-t-il. Ah bon ? “Si la personne n’est pas connue des services de police, elle a droit à un rappel à la loi et dehors. Sinon, une injonction thérapeutique.” C’est-à-dire une obligation de soins qui remplace les poursuites pénales. Et surtout, “quand le type a moins de dix grammes sur lui (on fait entre cinq et dix joints avec une barette de deux grammes – ndlr), on s’emmerde pas avec ça”.

Les consignes émanent du parquet, à travers ses notes d’action publique. Pour les petits délits tels que l’usage de cannabis, le procureur fixe un seuil de tolérance en dessous duquel il ne veut pas qu’on le dérange : dix grammes dans une région, cinquante dans une autre… Pour Guy, gendarme en zone rurale, la limite est à trentecinq grammes. En la matière, la politique pénale n’a aucune cohérence, elle dépend de l’avis du procureur sur la question, de la pression délinquante d’un territoire, des priorités du moment.

Sociologue spécialiste de la police, Frédéric Ocqueteau explique cette bizarrerie :

“Imaginez qu’à Paris ou en grande couronne, vous ayez cinquante interpellés par jour pour deux grammes de cannabis : le système ne peut pas digérer cela. On établit des normes pour pouvoir traiter les faits les plus graves.”

Pour Guy*, c’est la plantation d’herbe au milieu du rang de tomates. “Ça arrive à peu près une fois tous les mois et demi.” Avec des feuilles parfois si hautes que la patrouille les aperçoit de la route. Parfois, quelqu’un balance son voisin : “Dans la maison d’à côté ils font du bruit le week-end et en plus ils plantent du chanvre.” S’installe alors une surveillance pour établir s’il s’agit de consommation personnelle ou si les allées et venues laissent pressentir un trafic. Selon les cas, l’intervention conduira à la simple destruction des plants ou à des poursuites pénales.

“Le p’tit shiteux, c’est un refuge de chiffres conséquent”

Pour les policiers en zone urbaine, le démantèlement d’un réseau entier d’approvisionnement est un travail long et complexe. Alors que “le p’tit shiteux, c’est un refuge de chiffres conséquent”, raconte Philippe. “Pour faire tomber une filière, quinze mecs, il faut six mois. Après il n’y a plus de shit dans la ville pendant trois mois. Mais ce n’est pas la priorité.”

A l’heure où les statistiques priment, le shit sert de variable d’ajustement. “A une époque, les flics qui avaient besoin d’arrondir leurs chiffres se postaient à Bastille et guettaient tous ceux qui en avaient sur eux.” Frédéric Ocqueteau parle de “rentabilité policière du cannabis” et envisage mal que les syndicats poussent à la dépénalisation :

“Les services ont réorienté leur activité vers la constatation d’infractions. Des quantités de gens interpellés ne font pas l’objet de poursuites mais remplissent les statistiques de la police”, explique le sociologue.

En 2008, 46,3% des infractions révélées par l’activité des services (les faits découverts par les policiers et gendarmes) concernent des infractions à la législation sur les stupéfiants. Du chiffre facile justifié par des arguments sanitaires : la dépénalisation pousserait à l’usage de drogues plus dures et le cannabis comporte des risques de dépendance et de désocialisation. Selon Frédéric Ocqueteau, “les policiers passent beaucoup de temps à arrêter les usagers. Si on les privait de cette activité, ils devraient prouver leur efficacité sur autre chose et dans des proportions gigantesques.”

La dépénalisation changerait en profondeur les pratiques policières. “On ferait sans doute plus de délits routiers pour arriver au même nombre de bâtons avec des cas faciles”, imagine Philippe. Le commandant craint aussi que l’administration n’en profite pour “puiser dans les effectifs des stups pour alimenter d’autres services et faire passer les groupes stups de sept ou huit fonctionnaires à trois ou quatre, alors qu’il faudrait se concentrer sur l’approvisionnement illicite et les drogues plus dures”. Car dépénalisation ne signifie pas légalisation de l’approvisionnement.

"Des flics qui fument ? Oui, on en trouve"

A Joinville-le-Pont la bien-nommée, rencontre avec Patrick Jacquet. Ce policier, lui aussi ancien des stups, a connu une période d’alcoolisme dont il parle facilement aujourd’hui. Depuis que ses collègues l’ont aidé à s’en sortir, il prend en charge des missions de prévention. Quitte à tolérer le cannabis, il se prononcerait plutôt pour une réglementation du marché.

“Est-ce que ça arrêterait le trafic ? Non. Il y a encore du trafic d’alcool et de cigarettes. Mais tant qu’à faire, autant légiférer, que l’Etat prenne en charge et prélève des taxes.”

“Des flics qui fument ? Oui, on en trouve”, dit Philippe. Dans les écoles de police, il imagine qu’on fume autant qu’ailleurs en France. “Après, c’est plus dur, le flic qui se fait choper pour usage est révoqué direct. Sur tout mon service, j’en connais un, sûr, et c’est tout. Le problème, c’est plutôt les antidépresseurs !”

Pour Frédéric Ocqueteau, les policiers débutants auraient tendance à fermer les yeux sur les usagers.

“Leurs supérieurs hiérarchiques ont un discours plus ferme, qui ne tient pas seulement à l’âge mais au grade et à la politique de résultat. Tout concourt à ce que la permissivité de la base se heurte très vite à des impératifs de rentabilité.”

Aperçu dans la rue avec un joint, un fonctionnaire ne risque pas grand chose

Guy doit se soumettre chaque année à un test d’urine, en septembre, il le sait à l’avance, ce qui lui laisserait le loisir de s’organiser pour ne pas se faire détecter. Selon lui, “un gendarme qui fume ne risque que des jours d’arrêt. Pour être radié, il faudrait vraiment trafiquer, voire organiser une vente au sein du service…” “J’ai fumé quand j’étais jeune et je n’en suis pas mort, rigole Philippe. Le shit est devenu un produit de consommation courante. C’est pas qu’on laisse faire, mais c’est comme ça. La consommation raisonnée, récréative, existe.”

“On rentre dans les écoles de police avec ses habitudes, renchérit Patrick Jacquet. Ce n’est pas parce que les policiers savent gérer des procédures stups ou alcool qu’ils en connaissent vraiment les dangers.”

Certes, pour se conformer à leur mission, les jeunes arrêtent le pétard. Mais “au premier coup de stress, ils vont reprendre”.

Il nuance ce que risquent les fonctionnaires. Aperçus dans la rue avec un joint, hors service, pas grand-chose. Grillés sur la facture détaillée d’un dealer lors d’une enquête ou balancés par un trafiquant, une convocation à l’IGS, un rapport à la hiérarchie et au procureur, d’éventuelles poursuites pénales et disciplinaires. “C’est là que les syndicats entrent en action, donnent une chance de se reprendre après un gros coup de sifflet dans les oreilles…” Si le policier alcoolisé ou défoncé provoque un accident de la route, en revanche, c’est “la porte direct”.

Tous n’adoptent pas la même attitude envers leurs amis. “Ils m’ont demandé s’ils pouvaient fumer devant moi, raconte Guy. J’ai dit oui, à condition qu’ils ne m’en proposent pas. Je veux que l’on respecte mon uniforme.” Christophe préfère ignorer ce que font ses copains : “Je les ai prévenus, ça me gênerait de les voir fumer.” Il craint de perdre de sa crédibilité. “Moi, je ne consomme pas. Je ne sais pas s’ils fument hors de ma présence et ne veux pas le savoir.”

* Les prénoms ont été modifiés

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