La SQDC minimise la pénurie de cannabis dans son réseau

La SQDC minimise la pénurie de cannabis dans son réseau

Fabien Deglise
17 janvier 2019
Société

Trois mois après la légalisation du cannabis au pays, les tablettes des succursales de la Société québécoise du cannabis (SQDC) sont toujours dépourvues de la majorité des produits qui normalement devaient y être en vente libre depuis le 17 octobre dernier.

La société d’État cherche toutefois à minimiser la réalité de cette pénurie, censée durer plus d’une année encore, selon plusieurs experts, estimant que les produits les plus recherchés par les consommateurs, soit les fleurs séchées, sont désormais disponibles en quantité suffisante.

« L’approvisionnement demeure un défi que nous suivons de près avec nos fournisseurs, admet Fabrice Giguère, porte-parole de la SQDC. Pour l’instant, nous avons un inventaire qui est balancé entre la demande et les catégories de produits. Par exemple, nous avons beaucoup de produits dans la catégorie des fleurs séchées parce que la demande est plus forte pour ces produits. »

Pourtant, vendredi dernier, le vide était franchement visible dans toutes les catégories sur les rayons de la succursale de la rue Sainte-Catherine Ouest à Montréal, où une poignée de produits à base de fleurs séchées et d’huile de cannabis étaient offerts à la vente, a constaté Le Devoir.

Derrière le comptoir, un conseiller a d’ailleurs reconnu que, sur les 180 produits listés à la SQDC, à peine 10 étaient disponibles ce jour-là, soit 5,5 % de l’offre envisagée sur papier par la nouvelle société d’État pour opérationnaliser à l’échelle provinciale la légalisation du cannabis au Canada.

Rappelons que la SQDC a fait entrer le cannabis dans la légalité le 17 octobre dernier avec 110 de ses 180 produits listés, soit 60 % de son offre, en raison de problèmes importants d’approvisionnement.

Au lendemain de la légalisation, la société a par ailleurs mis en suspens son plan d’expansion de succursales et réduit les heures d’ouverture des 12 commerces ayant actuellement pignon sur rue, du jeudi au dimanche, faute de suffisamment de produits à offrir. La mesure est toujours en vigueur.

Du déni, selon un consultant

Questionné sur son inventaire et son offre, la SQDC a refusé catégoriquement de les quantifier, prétextant qu’« il s’agit de chiffres qui fluctuent beaucoup d’une journée à l’autre ». Elle prétend au passage avoir « un plus large éventail de produits en succursales » plutôt qu’en ligne, où « l’offre est plus limitée »parce que le site Web « dessert un bien plus grand territoire ».

Par ailleurs, après avoir éludé la question du Devoir, la société a finalement avoué ne pas avoir une idée claire de la date à partir de laquelle elle va être en mesure d’offrir l’ensemble des produits de son catalogue.

« Nier l’existence de la pénurie, c’est éviter d’admettre qu’on a l’air fou », résume Pascal Jamet, directeur de CanMar expertise, un consultant spécialiste en marché du cannabis au pays qui estime que la pénurie de cannabis était, bien avant l’entrée en vigueur de la légalisation, « facile à prévoir ».

« Les inventaires en septembre dernier, juste avant la légalisation et pour les six mois cumulés, étaient près de sept fois moins élevés que la demande anticipée de 65 à 70 tonnes de cannabis par mois. Il était évident qu’il allait en manquer, au Québec comme ailleurs au Canada. »

Selon lui, les producteurs ont leur part de responsabilité dans ce démarrage chaotique, eux qui se sont concentrés dans les derniers mois sur les « fusions et acquisitions pour faire monter la valeur de leurs actions [plutôt] que sur la production pour répondre à la demande des consommateurs », dit M. Jamet.

« Les grandes surfaces qu’ils ont achetées pour faire face à l’avenir ne sont pas encore prêtes à produire. »

Nier l’existence de la pénurie, c’est éviter d’admettre qu’on a l’air fou

— Pascal Jamet

La pénurie de cannabis au pays pourrait durer encore « un peu plus d’un an », dit-il.

« Peut-être même deux ans, voire plus encore », estime pour sa part Gabriel Bélanger, directeur des opérations chez Benchmark Botanics, un producteur de cannabis de la Colombie-Britannique et spécialiste du marché de cette plante à la Kwantlen Polytechnic University (KPU) de Surrey, au sud de Vancouver.

« Les nouveaux producteurs font face à un processus d’obtention d’une licence de production et de transformation délivrée par Santé Canada qui est long et lourd, dit-il à l’autre bout du fil. «Cela peut prendre une année avant d’avoir le droit de produire du cannabis, puis de 10 à 16 semaines avant d’amener des plants à maturité. »

M. Bélanger ajoute que l’arrivée des produits comestibles à base de cannabis, en octobre 2019, risque d’accentuer cette pénurie en déplaçant une part de la production de cannabis légal vers cette catégorie de produits qui devrait plus séduire le consommateur intéressé par le cannabis et ses effets mais réfractaire à l’idée de fumer cette plante, dit-il.

Il ajoute que le conservatisme du Québec face à cette substance n’est pas pour aider la province à surmonter sa pénurie.

« L’interdiction de cultiver des plants à la maison concentre la demande sur la SQDC et exerce une pression sur ce réseau », souligne M. Bélanger en rappelant que, « si on peut brasser de la bière chez soi, on devrait aussi pouvoir faire pousser du cannabis, surtout pour enrayer le marché noir ».

Selon les plus récentes données de Statistique Canada, après trois mois d’existence, le marché légal aurait capté près de la moitié des achats de cannabis au pays. Mais le marché noir reste encore très actif en raison de prix plus bas et d’une disponibilité accrue de la substance.

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