Le pot plus efficace que les pilules

La Presse, mardi 13 mars 2001, p. E1
Duchesne, André

Toute frêle, la voix pas très forte, ses petites lunettes sur le bout du nez, Jodie Jonas a pris place à la barre des témoins, salle 5.02 du palais de justice de Montréal. Nom, âge, occupation déclinés, elle a parlé de sa maladie au nom pas très inspirant de syndrome de vomissements cycliques.

Parfois, dans les pires moments, la récurrence est à toutes les deux semaines. Elle vomit sans arrêt. Des migraines, des nausées et des douleurs musculaires l'assaillent. Elle a de la difficulté à dormir et à manger. Elle se déshydrate au point où elle doit se présenter à l'hôpital. Au point où elle éprouve de la difficulté à avaler des cachets susceptibles de la soulager.

L'horreur, en somme. Et ça dure depuis cinq ans.

Et puis, un jour, encore une fois malade, Jodie a fumé un joint. Et un autre. Effet immédiat, ingurgitation facile. Elle n'a plus lâché le «traitement».

«Sans marijuana, je ne crois pas que je serais encore en vie aujourd'hui», a-t-elle laissé tomber hier après-midi au procès de Marc-Boris Saint-Maurice et Alexandre Néron, deux bénévoles du Club Compassion de Montréal. Arrêtés le 10 février 2000 à la suite d'une perquisition de la police de la CUM dans les locaux de l'organisme, rue Rachel Est, ils sont accusés de possession et trafic de marijuana.

Amorcé le 19 février dernier, le procès des deux bénévoles de 32 et 22 ans a pris une nouvelle tournure depuis que la défense a déposé une requête dans l'objectif de démontrer l'inconstitutionnalité de la loi sur les stupéfiants. L'avocat Pierre Léger tente de prouver que la législation comporte une faille importante, car si le ministère fédéral de la Santé permet à certains malades de consommer de la marijuana pour calmer leurs douleurs, l'acte d'en acheter demeure illégal.

Dans sa requête, la défense s'appuie entre autres sur un jugement rendu l'an dernier en Ontario et qui déclarait inconstitutionnelle la loi fédérale interdisant la possession de cannabis. L'avocat des deux accusés souhaite obtenir une extension à ce jugement pour faire en sorte que le trafic, dans le cas des Clubs Compassion- de Montréal et d'autres villes canadiennes-, soit soustrait à la loi.

Hier, la défense a fait comparaître quelques malades, membres du Club Compassion, venus témoigner de leur expérience et des bienfaits que leur procure la consommation de l'herbe bleue. Comme Claude Messier, écrivain, étudiant à l'UQAM et candidat du Bloc Pot dans la circonscription de Rosemont/Petite-Patrie aux dernières élections fédérales. Atteint de dystonie musculaire dégénérative, l'homme de 34 ans est cloué sur un lit motorisé dont il actionne le bras de commande avec sa bouche.

M. Messier a expliqué que tous les muscles de son corps sont régulièrement secoués de crampes, comme celles qu'on peut ressentir parfois dans le mollet, et comment la marijuana relaxe ses muscles et atténue ses douleurs. «Quinze personnes au Québec sont atteintes de la même maladie et toutes sont couchées sur un lit d'hôpital. Moi, je veux continuer à être actif», a-t-il plaidé pour justifier sa consommation quotidienne de deux grammes de pot.

Mais son témoignage avait surtout pour objet de défendre le bien-fondé du Club Compassion dont les responsables lui fournissent et lui livrent de la marijuana de qualité. Jodie Jonas est allée plus loin encore. «Ce sont des saints, ce sont des anges», a-t-elle indiqué à l'extérieur du tribunal.

Le club dessert actuellement 55 personnes qui doivent, pour obtenir de la marijuana, avoir en main une recommandation ou une prescription médicale, a mentionné une fondatrice, Caroline Doyer.

Celle-ci a décrit le fonctionnement du club, les formulaires que doivent remplir les malades avant d'être admis et l'ensemble des documents qui leur sont transmis. Selon elle, les clients sont suivis de près, question de s'assurer qu'ils n'achètent pas davantage que ce dont ils ont besoin pour calmer leurs souffrances. Son témoignage se poursuit ce matin.