ENTRE DEUX JOINTS : Horticulteurs en herbe

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Une première ferme de cannabis voit le jour au Québec.
Par Dominique Forget

Québec Science, no. Vol. 53 n° 9, Octobre 2015, p. 32,33

Pendant 30 ans, Louis Gagnon a géré un centre de jardinage Botanix, à Gatineau. En juillet 2013, il a balancé tous ses plants - géranium, cyclamen ou poinsettia - pour les remplacer par des plants de cannabis. «Il y a des producteurs qui se plaignent que le cannabis est une plante capricieuse, mais quand tu as connu le monde de la production de plantes ornementales, avec 200 variétés qui ont chacune des besoins différents, tu trouves que le cannabis, c'est un jeu d'enfant. Et la marge bénéficiaire est pas mal plus intéressante», dit l'horticulteur et businessman.

Ils sont actuellement 25 producteurs autorisés de cannabis médical au pays (plusieurs centaines sont en attente d'un permis de Santé Canada). Hydropothecary, qui occupe le site de l'ancien Botanix et dont Louis Gagnon est le maître horticulteur, est le seul qui se soit implanté au Québec à ce jour.

Pour l'heure, la jeune entreprise répond aux besoins de ses clients grâce aux installations horticoles qui étaient déjà en place, mais une immense serre, de la taille de trois piscines olympiques, est en construction sur le site. Louis Gagnon compte y faire pousser une douzaine de variétés de cannabis. «Le marché est encore naissant et c'est difficile de prévoir de quelle façon la demande va évoluer, dit-il. En ce moment, il y a une demande croissante pour de la marijuana riche en CBD et pauvre en THC. Très peu de cultivars répondent à ces spécifications. Il faut les développer.»

C'est le boulot de Shane Morris, vice-président aux affaires scientifiques chez Hydropothecary. Ce généticien de formation a travaillé au sein de l'Agence canadienne d'inspection des aliments et d'Agriculture Canada avant de se lancer dans l'aventure du cannabis médical. À Gatineau, il veille à sélectionner les plants qui comportent les meilleurs traits génétiques. «Il n'y a pas que la concentration en THC et en CBD qui compte, explique cet Irlandais d'origine en montrant quelques boutures qui attendent d'être transférées dans la serre. On cherche aussi à sélectionner des plants résistants aux maladies et aux moisissures.»

Une fois les plants sélectionnés, il faut voir à optimiser les récoltes. La nouvelle serre de Gatineau sera subdivisée en deux zones. Dans la première seront regroupés des plants à l'état végétatif (qui ne comportent que des feuilles). Dans la seconde, les plantes seront toutes en floraison. «Le cycle de la plante est régi par la photopériode, explique Louis Gagnon. En contrôlant la période d'ensoleillement, nous pouvons accélérer le cycle de la nature. Par exemple, dans l'espace réservé aux plants en floraison, il y aura de la lumière 12 heures par jour, 365 jours par année. On utilisera de l'éclairage artificiel en hiver et un système de rideaux en été.»

À terme, Hydropothecary, qui compte actuellement une vingtaine d'employés, pourra produire environ une tonne de cannabis séché par année. Et peut-être plus encore. La serre a été conçue de façon à pouvoir être facilement agrandie, si jamais la société veut prendre de l'expansion. Un espace est aussi prévu pour la production d'huile de cannabis, mais les extracteurs n'ont pas encore été achetés.

Environ 400 km à l'ouest, en banlieue de Toronto, l'équipe de Bedrocan Canada est aussi sur un high. «Nous possédons la technologie de production de cannabis la plus avancée dans le monde», se vante au téléphone Cam Battley, vice-président au développement. Ici, pas de serre. Plutôt des phytotrons: de petites chambres closes où tous les paramètres - depuis l'éclairage jusqu'à la température, en passant par la pression atmosphérique ou l'humidité - sont contrôlés artificiellement, à distance. «Nous fermons la porte du phytotron au début du cycle de production et nous ne la rouvrons qu'à la fin, quand les plants sont prêts pour la récolte», dit M. Battley. La technologie a été empruntée à une compagnie cousine, Bedrocan BV, seul fournisseur de cannabis médical aux Pays-Bas.

En banlieue de Toronto, Bedrocan Canada compte 24 de ces phytotrons, qui peuvent contenir de 10 à 120 plants chacun. L'entreprise offre six variétés de cannabis à ses clients. Sa capacité de production se chiffre à deux tonnes par année et elle attend l'autorisation de Santé Canada pour doubler la cadence!

«Notre technologie nous permet de faire pousser du cannabis qui atteint les mêmes standards de qualité qu'un médicament produit dans un laboratoire pharmaceutique, assure Cam Battley. Nous pouvons contrôler de façon très serrée la concentration de THC et de CBD dans nos produits.»

Pour Louis Gagnon, tout cela n'est que du marketing. «Chacun dit qu'il a la meilleure technologie et le meilleur produit, affirme-t-il. Si certains producteurs sont plus à l'aise à faire pousser du cannabis à l'intérieur, dans des environnements artificiels comme des phytotrons, c'est parce que l'expertise en culture de cannabis s'est développée dans des sous-sols, pour le marché noir. Mais une plante, c'est fait pour pousser à l'air libre. Quand notre serre sera au point, personne ne pourra battre notre rendement.»

La possibilité de consommer la marijuana sans THC ouvre la voie du cannabis médical à une tout autre tranche de malades: les enfants.

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