Salle de consommation de drogue à moindre risque: le vrai permis de tuer, c’est le statu quo

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par Diliri
vendredi 25 octobre 2013

Salles de shoot : le vrai permis de tuer, c’est le statu quo

À deux pas de la Gare du Nord, longeant l’hôpital Lariboisière, se trouve la rue Ambroise Paré. Flanquée d’immeubles sans charme, d’une épicerie et d’un café, elle renferme aussi une bouche de parking souterrain et une Sanisette, module gris où le piéton peut venir se soulager à sa guise. En théorie. Dans ce petit coin du Xe, ces toilettes publiques ont depuis longtemps été délaissées par les badauds pour faire place à une autre catégorie de population : les accros à l’héroïne. Des milliers de seringues y sont retrouvées chaque année.

À quelques encablures de là, boulevard de la Chapelle, une salle de consommation de drogue à moindre risque devait ouvrir dans les prochaines semaines. L’objectif de cette infrastructure, plus connue sous le nom vaguement péjoratif de "salle de shoot" — ce qui dit assez le poids de ses opposants dans le débat — est de réduire les risques d’infections ou d’overdoses liés à la consommation de drogues dans des conditions précaires, mais aussi de limiter les nuisances pour le voisinage.

Problème, le Conseil d’État vient de rendre sa décision, et elle n’est pas pour faciliter les choses. Ce dernier a en effet estimé qu’il convenait de modifier la loi de 1970 interdisant l’usage de stupéfiants, quand le gouvernement aurait préféré se contenter d’y greffer un décret. Modifier une loi, c’est long. Ou comment renvoyer aux calendes grecques l’ouverture des "fixpunkt", comme on les appelle en Allemagne.

En Allemagne, justement, on ne se pose pas toutes ces questions, et on a du mal à comprendre ce qui agite tant la France sur ce sujet. Les salles de shoot existent depuis 2000 outre-Rhin, on en recense aujourd’hui 26, sans qu’aucun incident ne soit jamais survenu. Pour nos voisins allemands, l’équation est simple. Elle se pose comme suit : vaut-il mieux concentrer les usagers en un seul et même endroit officiel et sécurisé, ou les laisser s’égailler aux quatre vents, avec le risque que ça représente pour le quidam ?

L’argument économique est lui aussi rapidement balayé. S’il est difficile d’évaluer les résultats obtenus par chaque salle, il suffit qu’une seule transmission de maladie(s) soit évitée par l’une d’elles pour en faire un endroit rentable, tant la prise en charge d’une personne atteinte du VIH ou de l’hépatite est lourde à porter pour la société.

Reste qu’en France, l’initiative est mal perçue par une large partie de l’opinion. Selon un sondage IFOP pour Valeurs actuelles, 55% des Français sont "très" ou "plutôt opposés" à l’ouverture de tels lieux. Au-delà de la crainte d’avoir à accueillir une salle de shoot dans son quartier, ce qu’on devine, en surimpression, c’est surtout la répulsion qu’il y a à financer des toxicomanes.

On peut le voir comme ça. Il y a incontestablement une façon d’appréhender les consommateurs de drogue comme les membres d’une engeance qui, après tout, n’a que ce qu’elle mérite, fut-ce de se planter une aiguille rouillée dans le bras. On peut aussi considérer qu’il s’agit quand même d’êtres humains. Leur aliénation ne fait pas d’eux des moins que rien, mais des gens malades, qu’il faut prendre en charge. En Allemagne, loin de n’être que des squats améliorés, les "fixpunkt" possèdent aussi une dimension sociale. Là, les "clients" peuvent utiliser le téléphone, recevoir du courrier, dormir, manger pour un euro, trouver un conseiller juridique, une écoute, être orientés vers un centre de désintoxication... premier pas sur le long chemin du sevrage.

Si en 1987 la France avait eu l’audace de prendre l’initiative de la sécurisation des seringues en autorisant leur vente, cela fait aujourd’hui 25 ans qu’aucune décision forte n’a été prise pour lutter contre l’enfer toxicomane.

Reste à savoir ce que l’on veut. Faire des rues de certains arrondissements parisiens d’immenses squats à ciel ouvert, ou circonscrire et tenter de juguler le phénomène. Une fois évacués tous les arguments pratiques (dangerosité, coût...), auxquels les salles de shoot s’attellent précisément à répondre, que reste-t-il ? La loi. L’insoutenable légèreté de la loi. La changer serait si simple. Cela prendra sûrement des années. Sauf à ce qu’une agence nationale dédiée soit créée et prenne le problème à bras le corps. Elle pourrait prendre la forme d’une Haute autorité de lutte, et permettre de survoler les écueils dans lesquels s’empêtre la multitude d’instances existantes, faute de gouvernance claire. Elle pourrait porter des initiatives et encourager les pouvoirs publics à les mettre en pratique, plutôt que de laisser pourrir les bonnes idées dans les arcanes d’une bureaucratie invraisemblable. Elle pourrait, oui. En attendant, on meurt toujours sur les trottoirs du boulevard la Chapelle.

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