Marseille: En privé, des policiers, des élus reconnaissent que sans les petits trafics, sans l’économie parallèle...

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Marseille - La police n’est pas la solution

La situation a pourri lentement mais, aujourd’hui, il y a 40 à 50% de chômage dans ces zones. Puisque ces quartiers ont été laissés pour compte et qu’aucune politique de développement n’a été mise en place, l’un des seuls horizons, c’est le trafic de drogue. Et sans prise de conscience, sans projet, la situation ne fera qu’empirer.

Le socle de la criminalité, c’est la pauvreté ?

http://www.vosgesmatin.fr/actualite/2013/08/21/il-n-y-a-plus-de-parrain-...

Questions à Il n’y a plus de parrain pour tenir l’univers du crime marseillais

François Thomazeau Écrivain, éditeur à Marseille

Des règlements de comptes,
c’est une tradition à Marseille ?

« Oui même si cela existe aussi en banlieue parisienne ou dans d’autres villes portuaires du monde, par nature villes de trafics. Comme le Tour de France est un amplificateur du dopage, Marseille est un amplificateur de criminalité avec son folklore, ses truands : Carbone et Spirito les personnages de Borsalino avant la guerre, Antoine « Mémé » Guérini après, Gaétan Zampa, « Jacky le mat », « Francis le Belge » à la fin du siècle. Le problème aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus ces parrains. »

Où est passé le fameux milieu marseillais ?

« Les caïds du milieu corso-marseillais bien installés dans les quartiers bourgeois, ont laissé tomber la drogue, les jeux et les filles, trop dangereux, pour se replier vers l’immobilier, la corruption des marchés publics, les cigarettes, le trafic de marchandise, des activités moins risquées. Ils n’ont rien à voir avec les règlements de compte actuels qui tournent à 80 % autour du trafic de cannabis. Le consommateur l’achète dans les quartiers nord et non plus au Vieux-Port ou dans les boîtes de nuit. À Marseille, des petits grossistes alimentent des petits dealers de cités, qui gagnent quand même 2 000 à 4 000 euros par mois, et se disputent des territoires à la kalachnikov low cost. Il n ‘y a pas de patron capable d’installer des règles, un code d’honneur et pour cause : les dirigeants de ces cartels sont au Maroc d’où vient la drogue. L’argent n’est plus réinvesti à Marseille comme avant. Les policiers n’ont plus d’informations ni de relais dans des quartiers difficiles à contrôler. Avant, ils pouvaient laisser les truands régler leurs comptes entre eux et compter les points. Aujourd’hui, cela n’en finit plus. »

Le socle de la criminalité, c’est la pauvreté ?

« En privé, des policiers, des élus reconnaissent que sans les petits trafics, sans l’économie parallèle, la déflagration sociale dans ces quartiers nord serait terrible. Le chômage y dépasse 25 %. Pauvreté, saleté, déserts commerciaux : le nord de la ville, c’est un autre Marseille loin de la corniche, du panier de plus belle la vie, du Vieux port où le touriste, le Marseillais de base peuvent se promener sans risque. Pacifier les quartiers nord, c’est autre chose. »

Auteur de Marseille, une biographie – Stock. Histoire romancée de la ville

Les anneaux de la honte – L’Archipel

Recueilli par Pascal JALABERT

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Marseille: 40 à 50% de chômage, quartiers laissés pour compte, aucune politique de développement

http://leplus.nouvelobs.com/contribution/924084-marseille-la-drogue-et-l...

Par Xavier Monnier
Auteur de "Marseille ma ville"
LE PLUS. Marseille a subi, le 19 août dernier, son 13e règlement de compte depuis le début de l'année. Cette fois-ci, c'est un homme de 25 ans qui a été retrouvé mort criblé de balles, au cœur du quartier de l'Estaque. Comme expliquer cette violence ? La ville est-elle vraiment dangereuse ? Le point de vue du journaliste Xavier Monnier, auteur de "Marseille ma ville (portrait non autorisé)" (éd. des Arènes).
Édité par Sébastien Billard Auteur parrainé par Louise Pothier

Marseille n’est pas la ville du crime. Elle n’est pas une cité dangereuse, comme on aime le croire. Le problème de ma ville, c’est qu’on y a laissé les cités dériver.

Historiquement, la cité phocéenne est comme toutes les villes portuaires : une terre de passage. Au début du siècle, comme souvent dans ces villes méditerranéennes, une mafia s’est implantée dans une petite partie de la ville et, comme ces milieux se sont formés autour de l’argent, ils ne marchent qu’à la violence.

Cela fait quelques années que cette violence marseillaise est médiatisée, mais elle n’est pas nouvelle. Dans les années 1960 déjà, la fratrie Guérini dominait Marseille et assurait une vie facile aux malfrats.

Dans les années 1970 et 1980, plusieurs personnes ont été assassinées par le crime organisé. De grandes tueries, au Bar du Téléphone, ou au Tanagra, ont marqué l'inconscient collectif.

L’omniprésence des trafics de drogue

Ce qui est nouveau, c’est l’importance qu’a pris le trafic de drogue dans les quartiers et la jeunesse des gens qui l'animent. On parle beaucoup des quartiers nord mais ce n’est pas si localisé que ça. L’année dernière, des règlements de compte ont eu lieu juste au rond-point de Mazargues, en plein quartiers sud.

La spécificité de Marseille, par rapport à Paris ou Lyon, c’est que les cités sont à l’intérieur de la ville. C’est donc l’ensemble de la commune qui est concernée. Imaginons les Mureaux ou la Courneuve à côté de Montmartre… Ça ferait du bruit.

À Marseille, il n’y a pas de vraie scission géographique entre les quartiers. La scission n’est que sociale et exacerbée par le manque de transports. Comment expliquer, par exemple, que la deuxième ville de France n’ait que deux lignes de métro ?

La police n’est pas la solution

La situation a pourri lentement mais, aujourd’hui, il y a 40 à 50% de chômage dans ces zones. Puisque ces quartiers ont été laissés pour compte et qu’aucune politique de développement n’a été mise en place, l’un des seuls horizons, c’est le trafic de drogue. Et sans prise de conscience, sans projet, la situation ne fera qu’empirer.

Il faut mettre en place des projets sur 10 ou 20 ans, pas réinjecter des effectifs policiers pendant 6 mois. La course à la sécurité est agaçante car c’est à côté de la plaque. Alors oui, plus de sécurité, ça rassure un moment, mais ça ne règle pas le problème. Un policier n’a jamais été ni un acteur économique, ni un acteur éducatif.

On a construit des cités dortoirs pour éponger l’immigration, notamment après la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, ces barres d’immeubles sont devenues des forteresses. Il y a si peu d’entrées qu’il est impossible pour un policier de rester en planque et d’avoir une réelle influence sur la vie de la cité.

Dès qu’un réseau est démantelé, un autre se reforme le jour-même. C’est sans fin. Et les règlements de compte continuent.

Des quartiers sans horizon

Lorsqu’on parle aux jeunes de ces quartiers, on se rend vite compte qu’eux-mêmes sont piégés. Pour eux, pas d’avenir.

Entre les élus qui veulent acheter leurs voix en échange de leur immobilisme, les associations qui sont décrédibilisées par le clientélisme politique et les trafiquants qui tiennent le terrain et donnent du travail, on ne sait pas qui a le plus de respect pour les gens.

Et si on assèche le trafic de drogue, on enlève une énorme partie de l’économie de ces quartiers. De quoi vont vivre ces gens ? Tant qu’on n’aura pas réinsufflé de réels projets économiques et éducatifs, la situation stagnera.

La question est donc bien plus large qu’une simple question répressive. Il faut réinvestir massivement dans ces quartiers oubliés, faciliter l’emploi, financer les écoles…

Et redonner un horizon à ces quartiers, c’est redonner un horizon à toute la ville. Marseille est une cité où 30% de gens vivent sous le seuil de pauvreté, où 60% de la population ne paye pas d’impôts sur le revenu, faute de moyens suffisants.

Fiers d’être Marseillais

La ville, autrefois ouverte via son port, se renferme sur elle-même et l’apartheid social est latent. Ne développer qu’une partie de Marseille, oublier les cités, c’est la condamner.

La force de Marseille, ce sont ses habitants, fiers de leur ville, même s’ils en ont marre d’être montrés du doigt, de ne devoir la présence médiatique qu’à ces violences.

Nous savons que notre cité a des problèmes, mais nous n’avons pas peur de nous balader dans ses rues. Lorsqu’on va à l’Estaque, où a eu lieu le dernier règlement de compte, les terrasses sont pleines, les familles sont de sortie. C’est l’été et il fait bon vivre à Marseille.

Notre seule inquiétude, c’est : quand nos responsables vont-ils réagir et proposer un vrai projet pour la plus vieille ville de France ?

Propos recueillis par Louise Pothier

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