Bâle : les "stüblis" de la défonce.
http://www.lalsace.fr/fr/region/alsace/article/4178389/Bale-les-stublis-...
Drogue
Bâle : les "stüblis" de la défonce
le 21/11/2010 à 05h17
L’endroit est discret, à l’écart des habitations sous une rampe d’accès de l’autoroute à côté d’un rond-point sur le Riehenring, au nord de Bâle. Un employé de la Securitas, société privée de gardiennage, est posté en uniforme à l’entrée du local. Dissimulée par un paravent de planches en bois, une petite cour fait fonction de « salle d’attente », où trône un baby foot délaissé par les quelque deux douzaines de personnes présentes ce vendredi matin d’octobre vers midi.
« Ce n’est pas une heure de grande affluence, le soir il y a plus de monde », signale Evelyne Flotiront, directrice de la Kontakt-und Anlaufstelle — littéralement : lieu de contact et d’accueil. C’est la nouvelle appellation des « salles d’injection » qui font partie depuis plus de 20 ans du paysage bâlois. En français, on les appelle « local de consommation à moindres risques ». À l’origine, les Bâlois les avaient surnommés Fixerstübli (« cabinet de junkies »), puis Gassenzimmer (« chambre de ruelle »), terme plus politiquement correct…
« Ce trafic de fourmi est toléré car il se limite à l’usage personnel »
Dans la petite cour servant de salle d’attente de la Stübli de la défonce se mêlent des toxicomanes et des dealers, souvent aussi consommateurs eux-mêmes. L’ambiance est calme mais les visiteurs, souvent hagards, paraissent bien fébriles. L’échange de doses de cocaïne, d’héroïne et de substances synthétiques contre des billets de francs suisses s’effectue ouvertement devant les employés du local.
Il n’y a pas de caméra de vidéosurveillance. « Ce trafic de fourmi est toléré car il se limite à l’usage personnel », explique Evelyne Flotiront. La police intervient en cas d’agression et sporadiquement pour donner un coup de pied dans la fourmilière. L’entrée est interdite aux non-résidents en Suisse, en l’occurrence les drogués de la France et de l’Allemagne voisines. « On les connaît presque tous, il y a peu de nouveaux arrivants. Ce sont des habitués qui viennent généralement matin et soir », confie la directrice du local. Elle fait état de 500 visiteurs réguliers (dont 80 % d’hommes et 20 % de femmes) sur une population de drogués dépendants estimée à 1 500 personnes dans le canton de Bâle-Ville, qui compte 190 000 habitants.
« Ici, on nous laisse tranquille et on trouve facilement de la drogue »
« Nous accueillons 200 à 220 visiteurs par période d’ouverture de 6 heures. » 70 % des visiteurs suivent un programme de substitution d’héroïne et reçoivent de la méthadone. « I ls viennent chez nous pour consommer en plus de la cocaïne. » On ne laisse pas entrer plus de 40 personnes à la fois.
Dans la cafétéria, où l’on sert des boissons non alcoolisées, de la soupe et quelques petits plats, le « visiteur » peut retirer, gratuitement et à volonté, des seringues stériles, des produits de désinfection, des préservatifs. Puis il doit attendre, « pas plus de 20 minutes normalement », qu’une place se libère dans un des trois cabinets surveillés par des assistants sociaux et du personnel soignant. Cinq employés du département de la santé sont mobilisés à chaque ouverture.
Le local se compose de deux salles d’injection et d’une salle réservée aux fumeurs. La grande salle d’injection est divisée en huit emplacements avec une table, une chaise, un miroir et une poubelle pour les seringues. Huit toxicomanes repliés sur eux eux-mêmes, se défoncent en se faisant des injections dans différentes parties du corps. De la défonce à la chaîne : le spectacle est hallucinant.
Les employés interviennent en cas de malaise et prennent en charge ceux qui souhaitent entreprendre une cure de désintoxication. Il y a aussi régulièrement des permanences médicales. « Nous veillons à maintenir un climat de confiance, c’est primordial. » L’âge moyen est de 39 ans. Certains viennent depuis 20 ans. C’est le cas de Beat, un Bâlois de 49 ans qui se drogue depuis l’âge de 18 ans, avec quelques interruptions suivies de rechutes. Veuf et père de deux enfants, il a été reconnu comme invalide et vit de l’aide sociale. « Ici il y a un bon accueil, on nous laisse tranquille et c’est un endroit où l’on trouve facilement de la drogue… »
« Ils viennent ici se faire une injection comme d’autres vont boire une bière au bistrot »
Selon Evelyne Flotiront, un tiers des drogués mènent une « vie normale ». « I ls viennent ici se faire une injection après le travail comme d’autres vont boire une bière au bistrot… »
Elle se déclare préoccupée par l’usage massif de la cocaïne qui renforce l’agressivité et multiplie les cas de psychose. Les prix (60 à 80 francs suisses le gramme, soit 44 € à 59 €) ont fortement chuté car la cocaïne, dont le trafic est contrôlé par un réseau africain, est coupée par les trafiquants et contient souvent à plus de 70 % des substances plus ou moins nocives. « Certains se shootent du matin au soir. Avec la cocaïne, il n’y a pas de phénomène de saturation comme avec l’héroïne qui produit un effet calmant. »
Deux autres sites de ce type sont ouverts à Bâle, l’un en face de l’hôpital cantonal, l’autre près de la gare SBB au lieu-dit Heuwaage (« bascule à foin »). Il y a toujours un lieu de contact ouvert entre 11 h et 22 h, sept jours sur sept, mais en alternance, pour éviter un attroupement permanent de toxicomanes dans un même lieu. C’est pragmatique, c’est propre, c’est suisse…
Textes : Adrien Dentz Photos : Thierry Gachon
















Ajouter un commentaire