« Les drogues, il vaut mieux ne pas en parler, car si on en parle, il faut hurler avec les loups.”

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Mitterrand et les drogues: rendez-vous ratés avec l’éléphant rose
18/05/2011

« Les drogues, il vaut mieux ne pas en parler, car si on en parle, il faut hurler avec les loups.” En une phrase, rapportée par la sociologue Anne Coppel, François Mitterrand résume ce qui sera la non-philosophie du PS au cours de ses deux septennats et bien au-delà: une litanie de rendez-vous manqués.

Par peur d’apparaître laxistes, voire complices, par désintérêt, les socialistes optent pour l’immobilisme. Jusqu’à ce que le sida ne force à agir. Et là encore, c’est finalement lors des deux cohabitations avec la droite que seront prises les mesures phare de la réduction des risques. Faut-il y voir un signe prémonitoire?: le lendemain de l’élection de François Mitterrand à l’Elysée, Bob Marley meurt à Miami.

Une question taboue

En 1978, le PS s’était pourtant engagé à dépénaliser l’usage de cannabis. Trois ans plus tard, François Mitterrand a déjà effacé les drogues de ses 110 propositions.

“Pour les socialistes, qui sont passés à côté de Mai68 et de la contre-culture, la question des drogues fait sourire. Ils sont alors persuadés que la dépénalisation existe de facto, ce qui n’est pas exact. Mais il est vrai que ceux qui se font arrêter sont généralement basanés”, explique Anne Coppel, pionnière de la réduction des risques.

Nouveau symbole : Géné, journaliste à Libé, le journal de “l’Appel du 18 joint”, est condamné pour trafic de drogue quelques semaines après l’élection de Mitterrand. Dans son appel à la libération de son camarade (“La vérité sur la drogue, c’est justement son travail”), Serge July s’en prend à l’hypocrisie socialiste sur le sujet.

Il faudra attendre avril 1983 pour que le président de la République aborde officiellement le sujet… pour demander à “l’Etat tout entier de se mobiliser” contre les drogues, rapporte Jean-Pierre Galland dans Fumée clandestine. C’est l’autre tournant de la rigueur. Le 20 novembre 1985, le Conseil des ministres organise la chasse aux revendeurs. Pour Anne Coppel:

« Mitterrand prend conscience que la meilleure façon de rassurer l’opinion est de prendre ses peurs au sérieux, et donc de renforcer la loi. La question des drogues devient taboue.”

Claude Olievenstein, psychiatre spécialisé dans le traitement de la toxicomanie, résume alors l’état d’esprit ambiant :

“Nous avons mis beaucoup d’espoir dans une politique nouvelle. Force est de reconnaître que nous n’avons reçu aucun nouveau moyen.”

Réduction des risques

La guerre à la drogue s’intensifie en 1986 avec la victoire de Chirac, qui promet, sur fond de France Cartini chantant en 1987 “Dis-leur merde aux dealers”, que tous les toxicomanes seront punis ou soignés. Mais de fixes en aiguilles, l’héroïne s’est installée, un toxico sur deux a le sida et le crack fait son apparition aux Etats-Unis. Chirac, d’une autre génération que Mitterrand, prend la question des drogues au sérieux. Tout à la lutte contre ce “fléau”, il autorise donc sa ministre de la Santé, Michèle Barzach, à mettre les seringues en vente libre. C’est en France la première mesure de réduction des risques.

1988, nouveau raté socialiste. A peine nommé ministre délégué à la Santé, le célèbre cancérologue Léon Schwartzenberg se prononce pour un dépistage systématique du sida chez les femmes enceintes et pour la légalisation des drogues. Il est remercié après neuf jours. Un record.

Mais au début des années 90, l’héroïne est devenue, en Ile-de-France, la première cause de mortalité chez les moins de 35 ans. Il faut agir. Présidente de la mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (MILDT), Catherine Trautmann met en place de timides programmes d’échange de seringues :

“Nous n’avons pas eu l’élan pour faire une grande politique de santé publique, parce que l’on n’a pas mesuré l’ampleur de tous ces risques. Mais ce qu’il faut reconnaître à François Mitterrand, c’est qu’il n’y avait pas d’interdit.”

Des associations comme Médecins du Monde, Aides, Asud… tentent de convaincre le nouveau ministre de la Santé, Bernard Kouchner, signataire de “l’Appel du 18 joint”, de prendre modèle sur nos voisins européens pour venir en aide aux toxicomanes. L’ex-French doctor ouvre le débat sur les traitements de substitution à l’héroïne et promet deux cents places de méthadone. A l’Intérieur, Paul Quilès s’y oppose. Et obtient gain de cause.

Les mesures courageuses de Simone Veil

Il faudra finalement attendre le gouvernement Balladur et Simone Veil en 1993 pour que soient prises des décisions courageuses : kits stériles en pharmacie, échange de seringues, accueil des toxicomanes à l’hôpital, “boutiques” spécialisées et surtout traitements de substitution.

“Simone Veil a écouté les experts, pris les mesures, et ce qui est formidable, c’est qu’elle les a fait appliquer, approuve Anne Coppel. Pendant l’hiver 1993-1994, elle s’est battue place de méthadone par place de méthadone. Elle a fait un travail miraculeux.”

Entre 1994 et 1999, les overdoses mortelles baissent de 79 %, les morts liées au sida sont divisées par trois.

La ligne du PS, elle, n’a toujours pas varié aujourd’hui : pour se droguer heureux, il faut se droguer caché. Si des personnalités socialistes isolées comme Daniel Vaillant ou Najat Vallaud-Belkacem se prononcent pour la dépénalisation, aucun des candidats à la succession de Mitterrand à l’Elysée ne s’aventure sur ce terrain. Par peur de “devoir hurler avec les loups”?

Arnaud Aubron

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