"Aucune drogue ne se prend librement"

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En guise de FAQ temporaire, ce texte, paru sur un forum web,
d'un partisan d'une réforme de la loi
sur les drogues répondant à ses détracteurs.

Aucune drogue ne se prend librement

C'est à voir, ce n'est pas si simple. Et si cette affirmation est totalement vraie, il n'y a alors aucune raison alors à considérer l'usage (et ce qui va avec) comme un délit, puisqu'il n'y a aucune responsabilité dans l'acte... Selon ce qu'on veut faire de l'usager de drogues, on est donc prêt à en modifier ses définitions pour mieux le punir, ce qui prouve bien la cohérence du discours prohibitionniste et oblige à en chercher des causes inavouables.

"Qui peut sérieusement prétendre qu'il a un jour librement décidé de commencer à fumer du tabac où à boire de l'alcool ?"

Et qui peut dire qu'on l'a forcé, obligé ? C'est entre les deux, il s'est simplement senti obligé ou poussé par la curiosité ; c'est souvent un rite d'initiation vers l'âge adulte. Autrefois, c'était la première cuite (et les suivantes, considérées comme autant d'exploits), à la sortie de l'adolescence, où on rentrait dans la communauté adulte, constituée que de buveurs, et dont on adoptait son folklore : "Il est des nôtres..." Ce rite spontané avait aussi une valeur de lien entre générations, et c'est pour cela que peu de personnes le remettent en cause. L'initiation au tabac est un peu différente, très complexe, et j'aurais du mal à l'exposer sans être terriblement long.

Enfin, l'initiation au cannabis. Contrairement au rite de l'ivresse alcoolique, qui lie le récipiendaire à la communauté adulte dans son ensemble, celui du cannabis ne lie l'adepte néophyte qu'à ses semblables de sa génération (d'où le refus inconscient des générations précédentes) légèrement en avance sur lui. Il ne s'agit plus d'un lien avec l'ensemble de la société, mais avec une tribu restreinte, une bande dans laquelle le jeune rentre, à mi-chemin entre un modèle familial (communautaire) et adulte individuel. L'illégalité du produit cannabis y donne en plus un symbole fort de rupture avec le reste de la communauté adulte, contrairement à l'alcool, ligne que le jeune aurait préférer ne pas franchir. Cela en théorie, car la banalisation a quelque peu modifié cet aspect.

Double rupture symbolique en fait, par l'appartenance à un groupe " rebelle " aux adultes mais constitué de semblables, et rupture individuelle par le franchissement de la ligne de la légalité, initiation spontanée et dangereuse — uniquement due à l'arbitraire de la loi — qu'une légalisation anéantirait. La prohibition du cannabis détermine aussi la symbolique de cette initiation, en en renforçant la perception d'une injustice provenant du monde des adultes, qui a deux poids deux mesures entre cannabis et alcool (consommé par l'adulte), donnant un nouvel alibi à la révolte, à la rupture, et au refus de la loi, manifestement injuste à leurs yeux. Heureusement que la banalisation a dégonflé ce risque social.

On peut hurler autant qu'on veut sur ces logiques initiatiques, mais c'est un fait universellement reconnu en anthropologie, pas une culture humaine n'y échappe. Les bizutages en sont une autre survivance - le sadisme en plus. L'Eglise avait bien tenté d'établir aussi des rites "initiatiques" par une succession de communions plus ou moins solennelles et surtout ridicules. L'Etat aussi, avec son service militaire obligatoire (école du crime et surtout de la soumission), pratiquait empiriquement l'initiation vers l'âge adulte des jeunes - ne disait-on pas : "l'armée fera de toi un homme..." ? Avec guerres (quel destin pour les jeunes!), putes, alcool et "troupes". Les temps ont un peu changé, et aujourd'hui, c'est le cannabis, drogue moins dangereuse que l'alcool comme le démontre le rapport Roques, qui se substitue peu à peu à l'alcool. On se réjouit de la baisse de consommation alcoolique et l'on se plaint de la progression du cannabis, il y a en réalité transfert. En termes objectivement sanitaires, c'est un progrès, même si je comprends la déception face à la baisse apparente de la consommation psychoactive d'alcool qui peut en ressortir.

Si ces rites existent, c'est qu'ils remplissent une fonction humaine nécessaire ; ils sont spontanés et appartiennent donc, qu'on le veuille ou non, à la culture actuelle du monde occidental. Il n'y a pas de phénomène social ou de nature ethnologique qui n'ait ses raisons profondes, et ce n'est pas la loi ni des vœux pieux qui pourront y faire grand-chose, mais seulement la société elle-même, dans sa façon d'aborder ces phénomènes, soit en les aggravant, soit en les adoucissant, mais sans aucune chance de les supprimer réellement. Si une légalisation et une tolérance effective vidaient le cannabis d'une partie de ses symboles de rupture et de rébellion, l'usage en serait sans doute différent (et plus modéré, moins généralisé), et les symboles de rébellion seront davantage vestimentaires ou musicaux, comme avant, que comportementaux, et il n'y aurait plus ce même rapport à la loi, à la société, actuellement vicié par la prohibition en plus des problèmes ordinaires.

"Quant au prosélytisme du toxicomane, il est déjà évident en matière de tabac et d'alcool (drogues ô combien légales). Alors la liberté individuelle là-dedans ?"

Oui, "alors la liberté individuelle là-dedans ?" C'est une excellente question de votre part. Et c'est en prévoyant la prison ou des peines de nature pénale qu'on défend la liberté individuelle ? Même avec beaucoup d'effort, j'ai du mal à voir la cohérence. Drôle de façon de régler un problème, si problème il y a, en en prévoyant un pire de même nature pour ce faire. A moins que l'incarcération soit le summum de la liberté individuelle... Dans ce cas, je veux qu'on m'explique. Mais je suis d'accord avec vous pour se préoccuper des libertés individuelles.

"À d'autres ! Les partisans de la dépénalisation du cannabis pourraient utilement faire des recherches sur la fabrication de chanvromètre destiné à mesurer le degré d'intoxication des conducteurs en état de défonce. Quelques milliers de morts en plus sur les routes ?..."

Je vois l'idée qu'il y a derrière, le sentiment d'injustice du buveur avec les ethylotests ou alcootests et les fumeurs... Les fumeurs aussi peuvent parler d'injustice pour le cannabis vis-à-vis de l'alcool, il y a de la matière...

L'ivresse cannabique étant différente de l'ivresse alcoolique - au même titre que alcool et THC sont chimiquement totalement différents -, les effets sur la conduite d'un ou quelques joints ne sont évidemment pas les mêmes que quelques verres en trop. L'alcool a une fâcheuse tendance à donner un sentiment d'invulnérabilité, et amoindrit les réflexes et altère les perceptions, avec un conducteur ivre à l'alcool on a un danger public réel. Avec le cannabis, cet instinct de conservation se trouve au contraire excité, ce qui peut, dans certains cas aigus, même causer des "paranos" (se sentir en danger)... Les réflexes, pour un fumeur habituel, ne semblent pas atteints comme avec l'alcool (les tests ne sont pas concluants ni significatifs, d'autres sont nécessaires), et les perceptions semblent plus intenses, au contraire de l'alcool, où tout s'embrouille.

Cela donne au final un style de conduite particulier chez les fumeurs "sensibles", qui se traduit par des "excès de prudence": à rouler à 50 km/h, le fumeur a le sentiment d'être à 80 ou plus et redouble de prudence en imaginant tous les risques d'accident qu'il court à rouler aussi vite.

Le livre blanc de la Prévention routière est très clair sur les risques du cannabis au volant.

Le livre blanc sur la sécurité routière et les drogues... Étude qui mérite d'être revue, car ses approches sont réduites aux accidents eux-mêmes et à des statistiques vite interprétées. On a ainsi entendu que 16 % à peu près des accidents de la route auraient le cannabis pour cause. Exactement, sur un échantillon d'accidentés de la route de 18 à 40 ans, 16 % avaient eu des tests toxicologiques positifs, c'est-à-dire qu'ils avaient au moins fumé un joint...dans les trois semaines précédant l'accident. Ce qui n'est déjà pas la même chose - pas du tout même ! -,et ne fait que confirmer toutes les statistiques sur l'ampleur de la consommation en France. Si 16 % des adultes de 18 à 40 ans fument, on doit retrouver le même chiffre dans toutes les études portant sur cette tranche d'âge. Les dernières statistiques sur les fumeurs donnent même un chiffre supérieur à 16 %, ce qui pourrait à terme signifier même que les fumeurs sont moins touchés par les accidents...

Dernier point, une proportion importante de ces 16% avaient aussi un taux d'alcoolémie trop élevé pour la conduite, ce qui est déjà largement suffisant pour comprendre l'accident dans ces cas-là, sans chercher le cannabis en plus.

Mais là, moi aussi, j'exagère avec ces statistiques. Alors voyons en Hollande, où tout un chacun peut prendre sa voiture en sortant d'un coffee-shop... Ramenés à 1.000 habitants, le nombre d'accidents de la route en Hollande est deux fois inférieur à celui de la France... Mais ce ne sont que des chiffres. Alors attendons d'en savoir plus, et honnêtement (ce qui a toujours manqué), avant de s'emballer, dans un sens ou dans l'autre.

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