Piquerie sous surveillance: bataille autour d'un projet menacé

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Par Agnès Gruda, La Presse le 30 juin 2008

À leur arrivée à la piquerie légale Insite, les clients se voient remettre le nécessaire pour s'injecter leur drogue.

Cinq ans après avoir ouvert ses portes dans le quartier le plus paumé de Vancouver, l'unique «piquerie sous surveillance» de toute l'Amérique du Nord est menacée de fermeture.

Une récente décision de la Cour supérieure de la Colombie-Britannique affirme pourtant que ce service constitue un traitement médical protégé par la Charte des droits et libertés. Mais le gouvernement Harper a l'intention de contester ce jugement. Le point sur une expérience qui pourrait se transposer au Québec.

Les flaques d'eau qui croupissent dans les ruelles voisines de la rue East Hastings, à Vancouver, sont gorgées d'urine et de particules fécales. Dans ses pires moments, Samantha Thomas n'hésitait pas à puiser ce liquide puant pour y diluer la poudre qu'elle injectait ensuite dans ses veines avec une seringue d'occasion.

Samantha suit un traitement à la méthadone, mais elle se shoote encore parfois à l'héroïne. Sauf que, aujourd'hui, elle n'a plus à triturer ses veines avec ses mains sales en se cachant derrière des poubelles débordant de détritus.

Quand elle décide de voguer vers son paradis artificiel, elle se le fait avec de l'eau stérile, une seringue neuve et des mains propres. Après l'injection, elle attend un peu: en cas d'overdose, l'infirmière tentera de la réanimer.

Le risque est réel. «Insite m'a sauvé la vie à deux reprises», confie Samantha. Une fois, elle a reçu deux doses d'antidote avant l'arrivée des ambulanciers. «Serais-je encore ici si je m'étais piquée dans une ruelle? J'en doute.»

Il y a une dizaine d'années, Samantha a quitté Montréal pour atterrir dans le Downtown Eastside de Vancouver - ce quartier paumé où les sans-abri s'alignent sur les trottoirs avec leurs chariots d'épicerie où ils entassent tous leurs biens.

Au Pidgeon Square, un minuscule parc qui sert de lieu de rassemblement à la faune du quartier, des hommes au torse tatoué fument du crack en plein jour, pendant qu'une femme enfile un pantalon à la vue de tous et qu'un travesti titube sur ses bottes de vinyle. De l'autre côté de la rue, une femme vomit sur le trottoir.

Le dernier mercredi du mois, les assistés sociaux reçoivent leur chèque du gouvernement. Avant même de recevoir leur allocation, des junkies achètent leur drogue à crédit. Mercredi dernier, le travailleur communautaire Ed McCurdy chassait les dealers qui attendaient de récolter leur dû devant la banque qui dessert la clientèle locale.

Un de ces hommes surveillait une femme en fauteuil roulant, dont le t-shirt laissait voir un dos décharné couvert de bosses. «Ces vautours prennent le double de ce qu'ils ont avancé la veille», a commenté Ed avant de demander au type de s'éloigner.

«Vous allez dans East Hastings? s'était étonné le chauffeur de taxi, plus tôt dans la journée. Mais il n'y a que des junkies, là-bas. C'est le Ground Zero de Vancouver!»

Épidémie

Dans les années 90, ce quartier situé à deux pas du très touristique Gastown a été frappé par une épidémie de VIH.

À l'époque, des seringues usagées traînaient partout dans les rues. Et il n'était pas rare de trébucher sur le corps d'un toxicomane mort d'une overdose, son aiguille encore plantée dans le bras.

Pour freiner l'épidémie, l'agence de la santé publique de Vancouver s'est associée à un groupe communautaire dans un projet qui, à défaut d'éradiquer la toxicomanie, visait à limiter les dégâts. Résultat: Insite, le seul projet du genre en Amérique du Nord.

Douze chaises et des miroirs

La voix d'un chanteur rock s'échappe de la radio dans la pièce rectangulaire où 12 chaises s'alignent devant un mur couvert de miroirs.

Nous sommes au 139 East Hastings Street, dans ce qui pourrait être un salon de coiffure - sauf que personne, ici, n'est vraiment préoccupé par l'état de ses cheveux. Au lieu de peignes et de ciseaux, les «clients» manipulent une cuillère de métal, un brûleur et un filtre qui purifiera leur mixture.

Habituellement, les médias sont tenus à l'écart de la pièce où les toxicomanes s'injectent leur drogue. La Presse a pu y accéder mardi, la veille de l'arrivée des chèques d'assistance sociale.

C'était un jour plutôt tranquille, selon le personnel d'Insite. Les «clients» pouvaient passer à la salle d'injection sans attendre. Cet après-midi-là, le tiers des postes d'injection étaient vides. Sans dire un mot, un homme faisait chauffer sa poudre. L'infirmière suivait l'opération de loin, dans le miroir.

Comme Insite ne teste pas les substances que les usagers apportent avec eux, les accidents sont inévitables.

À un moment, une femme s'est mise à s'agiter avant de s'affaler sur le comptoir. C'était la cinquième overdose de la journée. Quelques minutes plus tard, les ambulanciers l'installaient sur une civière.

«Insite n'est pas un lieu d'injection sécuritaire: quand on se pique, la sécurité n'existe pas», souligne Samantha Thomas. Mais aucune des 900 overdoses qui ont eu lieu dans les locaux d'Insite n'a eu de dénouement fatal, alors qu'une cinquantaine de toxicomanes meurent chaque année dans les rues de Vancouver.

Rassurés par la présence du personnel médical, les toxicomanes ne sont-ils pas tentés de jouer avec le feu dans l'espoir d'obtenir un high plus intense, comme le clament les détracteurs d'Insite?

«Au contraire, le risque d'overdose est plus élevé dans la rue parce que les toxicomanes s'injectent leurs substances trop rapidement, dans la crainte de la police et des autres junkies», fait valoir Evan Wood, l'un des experts qui suivent Insite depuis ses débuts.

Une porte d'entrée

Charles Parker a 54 ans, dont quatre décennies de consommation de «toutes les drogues qui existent au Canada». Il se rappelle les jours où il demandait à d'autres junkies de le piquer directement dans la veine jugulaire...

À Insite, Charles a pu faire ce genre d'injection lui-même, en gonflant sa jugulaire devant le miroir. Il pouvait aussi décanter tranquillement dans le chill room, une sorte de salle de relaxation où on ne risque pas de se faire voler.

Mais surtout, en fréquentant Insite, Charles a senti pour la première fois de sa vie quelque chose qui ressemble à du respect. «Ici, les gens vous touchent, ils se préoccupent de vous.»

Puis, sans que personne ne le pousse dans le dos, Charles a finalement senti qu'il était temps de changer de vie. «Dans cinq jours, ça va faire deux ans que je ne prends rien», dit-il avec fierté.

Moins d'injections dans des lieux publics, moins de risques de contamination, mais aussi une augmentation du nombre de personnes dirigées vers des ressources médicales, y compris en désintoxication: telles sont les principales retombées positives d'Insite, selon Evan Wood.

Ce à quoi les détracteurs répondent: mais aider les toxicomanes à se piquer, ce n'est pas soigner! «Si les ressources étaient illimitées, je n'aurais rien contre Insite, assure le Dr Donald Hedges. Sauf que la Colombie-Britannique manque cruellement de lits en désintoxication. Et si je dois choisir entre Insite et de nouveaux lits de soins, je choisis les nouveaux lits», dit ce médecin affilié au Réseau canadien de prévention des drogues, farouche adversaire des sites d'injection.

Embauché par le gouvernement Harper pour se pencher sur le cas d'Insite, le criminologue Neil Boyd a pourtant conclu que, en évitant de nouvelles infections, ce service au budget de trois millions fait réaliser des économies à l'État.

Et puis, Insite rejoint des toxicomanes que personne d'autre ne rejoint. «Notre organisation est une porte d'entrée pour des gens extrêmement isolés, rejetés par la majorité des cliniques», dit la directrice Liz Evans.

Insite ne les juge pas, n'exerce aucune pression. «Ça peut prendre plus d'un an avant qu'ils commencent à nous demander de l'aide pour trouver un logement adéquat ou pour soigner leur toxicomanie.»

Le cas échéant, ils peuvent maintenant obtenir cette aide sur place. Depuis le mois de septembre, Insite offre son propre traitement de désintoxication, Onsite. Samantha Thomas a inscrit son nom sur la liste d'attente. Elle espère qu'elle pourra commencer bientôt. Et que, cette fois, ça va marcher...

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