Baudelaire et les fleurs de la censure
Baudelaire a été censuré... par l’État français. Comme quoi, la cancel culture ne date pas d’hier. Mais est-ce que c’est mieux ou pire aujourd’hui ?
SOPHIE DUROCHER
Lundi, 28 juin 2021 05:00
MISE À JOUR Lundi, 28 juin 2021 05:00
Cette année, on souligne le bicentenaire de la naissance de Baudelaire. Le plus grand poète français, Charles Baudelaire, est né le 9 avril 1821, et à travers la francophonie, on multiplie les hommages.
Baudelaire, c’est l’auteur des Fleurs du mal, un recueil rempli de références crues à la sexualité, la sensualité, au lesbianisme, entre autres.
En soulignant cet anniversaire de naissance, on souligne aussi le fait qu’il y a deux siècles, Baudelaire a été censuré... par l’État français. Comme quoi, la cancel culture ne date pas d’hier. Mais est-ce que c’est mieux ou pire aujourd’hui ?
Sophie et Richard ne sont pas bons aux fourneaux, mais ils savent cuisiner leurs invités! Invitez-vous à la table de Devine qui vient souper? une série balado originale.
Une oeuvre immorale ?
J’ai regardé en fin de semaine un passionnant documentaire sur le poète, Baudelaire moderne et anti-moderne, diffusé sur France 5.
On y rappelle que dès sa sortie, le recueil Les Fleurs du mal a été attaqué pour « Outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ».
Lors d’un procès célèbre, le procureur général Ernest Pinard avait plaidé que le recueil renfermait des « passages ou expressions obscènes et immorales ». En 1857, Baudelaire est trouvé coupable et six poèmes sont retirés du recueil. Vous imaginez la scène ? Les six poèmes sont arrachés à la main, un par un, des recueils déjà imprimés !
Et j’ai été bouleversée par l’entrevue de l’animatrice Léa Salamé avec Teresa Cremisi, une éditrice française réputée. Ça donne froid dans le dos.
« Léa Salamé : Aujourd’hui, Baudelaire sortirait Les Fleurs du mal, elles seraient censurées ?
Teresa Cremisi : Non, le curseur de la morale se déplace.
LS : Qu’est-ce qu’on censure aujourd’hui ?
TC : Vous le savez bien, on censure beaucoup de choses qui ne sont pas politiquement correctes. Et on vous demande au préalable de ne pas les mettre parce que vous allez avoir un procès.
LS : C’est pire, d’une certaine manière, que la censure d’État d’il y a deux siècles ?
TC : Moi, je trouve que c’est pire. Le tribunal maintenant est sur les réseaux et dans la rue. Donc, finalement on va penser avec nostalgie à Ernest Pinard, bientôt.
LS : Ah ouais ? »
Je suis comme Léa Salamé, abasourdie qu’une éditrice réputée déclare que bientôt, on va s’ennuyer de l’époque où un procureur d’État ordonnait de déchirer des pages d’un livre.
Cremisi a raison : la censure d’aujourd’hui est pire parce qu’elle est plus insidieuse.
À l’époque de Baudelaire, si vous étiez cité à procès, vous pouviez argumenter, plaider votre cause. Au 21e siècle, votre procès se déroule sur Twitter et Facebook, et vous ne pouvez rien y faire. Vous êtes trouvé coupable avant même d’avoir dit un mot. Parlez-en à J. K. Rowling, l’auteure de Harry Potter...
À l’époque de Baudelaire, on déchirait les pages d’un livre pour faire disparaître les mots imprimés qui dérangent. Aujourd’hui, on vous dit « Ferme ta gueule » avant même que vous ayez pu les faire imprimer.
Le mot qui commence par un C
Baudelaire a été censuré pour « Outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Aujourd’hui, combien d’auteurs, de penseurs, de chroniqueurs, de professeurs sont censurés pour « Outrage à la Rectitude politique et aux bonnes mœurs des Chevaliers de la Justice sociale » ?
















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