Le Canada a été l'un des premiers pays occidentaux à imposer la prohibition de l'opium puis du cannabis sur son territoire, sans aucun débat parlementaire ni étude scientifique à l'appui, et en fonction d'arguments raciaux et religieux extrêmement douteux. Curieusement, le « père » et la « mère » de la prohibition sont tous deux présents sur l'ancien billet de 50 dollars, symbole par excellence de cette politique insensée. Il s'agit du premier ministre William Lyon Mackenzie King (recto), ainsi que la juge Emily Murphy (verso).
Nous vous invitons donc à lire le portrait de ces deux personnages controversés, ainsi que l'histoire complète du chanvre au Canada. (Le texte original, A Complete History of Cannabis in Canada par Dana Larsen a été publié dans la revue Cannabis Canada vers 1996.
Il y a beaucoup de controverse à savoir si le chanvre est natif du continent américain ou s'il fut amené par des immigrants européens au Nouveau Monde. Même si Jacques Cartier a mentionné dans son journal qu'il avait vu pousser de la hempe au Canada, il s'agit de savoir s'il voulait dire cannabis ou simplement longues plantes fibreuses.
Il est connu que le chanvre faisait partie des premières plantations faites par un Européen en Amérique. Celui-ci était cultivé par Louis Hébert, un apothicaire (pharmacien) parisien respecté qui fut convaincu de venir au Canada par son bon ami explorateur, Samuel de Champlain. Hébert émigra en Nouvelle France (maintenant le Nouveau-Brunswick) en 1606, avant de retourner s'installer pour de bon sur les hauteurs de Québec en 1617, avec sa femme et ses enfants cette fois, emportant avec lui son grand savoir sur les herbes et potions.
À la fin du XVIe siècle, le cannabis était devenu une denrée rare en Europe. La Hollande possédait un monopole sur l'importation du chanvre bon marché de l'Inde orientale (auj. l'Indonésie), et les embargos navals avaient coupé les approvisionnements de chanvre Russe qui avaient été facilement obtenus depuis les beaux jours de l'Empire romain.
Comme d'énormes quantités de chanvre étaient demandées par toutes les forces navales européennes pour équiper leurs vaisseaux et leurs cargos, les monarchies européennes se tournèrent vers le Nouveau Monde comme une source alternative de cannabis. Au début du XVIIe siècle, l'Espagne semait du chanvre au Chili, la Nouvelle-Angleterre cultivait du chanvre pour l'Angleterre et les marchands de la Couronne française promettaient d'acheter tout le chanvre que les fermiers canadiens pouvaient produire. Durant cette période, des bonus étaient accordés pour la culture du chanvre. Beaucoup de taxes pouvaient ainsi être acquittés en ballots de chanvre et des pénalités sévères étaient souvent imposées aux fermiers qui ne produisaient pas une quantité suffisante de cannabis. Beaucoup de villes modernes ont d'ailleurs tiré leur nom de leur principale ressource économique. Ce qui donna de nombreux Hampshire, Hempstead et Hampton (du mot anglais hemp qui se traduit par chanvre) de part et d'autre de l'Atlantique.
À cette époque, la difficulté n'était pas de cultiver le cannabis mais plutôt de le transformer pour ensuite le mettre en marché. Des machines sophistiquées pour filer le chanvre ne furent inventées qu'en 1920. Avant cette époque, la culture du cannabis était intensive et laborieuse, demandant un procédé appelé rouissage pour préparer son usage. Les longues fibres extérieures du plant de cannabis devaient être séparés de la pulpe chènevotte interne, et cela était accompli en trempant les plants dans l'eau jusqu'à ce que la chènevotte soit pourrie, de manière à ce que la fibre soit ensuite facilement détachable.
L'importance du chanvre diminua quelque peu au XIXe siècle, bien que les arbres n'aient remplacé le chanvre qu'à la fin des années 1800 comme source principale de papier. Le déclin du chanvre fut précipité par la venue des moteurs à vapeur, qui réduisit considérablement la demande de voile faites de canevas (toile de cannabis) dans le domaine maritime, ainsi que par l'invention de machines spécialisées qui ont permis de récolter la fibre de coton avec moins de travail manuel que le chanvre. Le XIXe siècle a aussi vu naître les premiers échanges internationaux de substances qui altèrent les pensées (psychotropes).
Le commerce mondial de la drogue a commencé à prendre de l'ampleur durant le XIXe siècle. Un des pionniers dans ce commerce fut la Grande-Bretagne, dont la suprématie de la flotte navale lui permettait de faire un commerce intensif du thé, de l'alcool, du tabac et de l'opium partout dans le monde.
Une manifestation de ce trafic de drogue était la West Indies Trading Company, qui était une compagnie de commerce britannique créée pour aider l'Inde à rembourser sa dette aux Britanniques en vendant de l'opium aux Chinois. Il faut ajouter à cela que la Chine possédait un monopole mondial sur le thé que les des millions d'Anglais buvaient quotidiennement. Vers 1820, le déficit commercial de l'Angleterre envers la Chine était catastrophique. Avec une campagne de propagande massive pour promouvoir l'utilisation de l'opium chez la population chinoise, celui-ci est rapidement devenu une drogue récréationnelle très populaire, ce qui permit de renflouer les coffres de Sa Majesté.
L'utilisation de l'opium sans cesse grandissante parmi la population chinoise a alarmé le gouvernement chinois, qui a finalement décidé de bannir son commerce. Cette action mit fin à un très lucratif marché pour les Britanniques. En 1839 la Grande-Bretagne prit donc les grands moyens et déclara la guerre aux Chinois pour maintenir le droit de vendre de l'opium. Une fois que les britanniques eurent gagné les deux Guerres de l'Opium, ils créèrent ce que les Chinois appellent « Traités inégaux », qui statuaient entre autres que la Chine devait payer tout les coûts de réparation, et qui concédaient aux Britanniques le port de Hong Kong.
En 1871 de l'or fut découvert le long de la rivière Fraser en Colombie-Britannique. Environ deux mille Chinois sont venus des mines d'or californiennes épuisées, pour venir travailler dans les nouvelles mines sur le littoral de la rivière Fraser. En 1881, la Onderdonk Construction Company se vit accorder la permission par le Gouvernement canadien de faire venir dix-sept mille travailleurs chinois de la province méridionale de Guangdong pour travailler sur la voie ferrée de la Colombie-Britannique. La Onderdonk Construction Company usa d'un stratagème pour faire des profits rapidement, en trompant les travailleurs et en leur faisant croire qu'ils retourneraient dans leur pays très rapidement et riches au-delà de leurs espérances. L'exploitation mesquine de ces hommes qui ont par la suite fait face aux gangs de travailleurs brutaux, est l'un des moments le plus sombres de l'histoire canadienne.
Lorsque le chemin de fer fut complété et que les mines d'or furent épuisées, la ville de Vancouver se retrouva avec des milliers de chinois appauvris vivant dans des tentes et des bidonvilles. Ces hommes étaient prêts à accepter tout travail disponible, souvent à un salaire de quatre dollars par mois. Exclus de la plupart des groupes sociaux et ayant le dédain pour l'alcool, les chinois vécurent une vie de ghetto dans le Chinatown. Comme l'Amérique du Nord était essentiellement britannique à leurs yeux, les Chinois ne voyaient pas d'inconvénient à importer l'opium au Canada puisqu'il leur était vendu à Shanghaï ou Hong Kong par ces mêmes Britanniques. La consommation d'opium est rapidement devenu un moyen pour la population sino-canadienne de soulager la triste réalité de son existence.
Pendant ce temps, les associations de travailleurs de la Colombie-Britannique s'inquiétaient des salaires à la baisse ainsi que d'un marché du travail saturé, et ont rapidement perçu les coolies chinois comme des ennemis. Ils firent pression sur le gouvernement pour qu'il restreigne le nombre d'immigrants et le gouvernement canadien répondit en instaurant une taxe de cinquante dollars par immigrant chinois. Cette taxe n'a cessé d'augmenter jusqu'à ce qu'elle atteigne une somme de cinq cent dollars par tête en 1904. La haine de la population chinoise à Vancouver se traduisit, en 1907, par des émeutes de travailleurs. À ce moment-là, le sous-ministre du Travail, William Lyon MacKenzie King, fut désigné pour enquêter et régler les réclamations en dommages sur la propriété chinoise. Pendant son enquête, MacKenzie King découvrit l'usage d'opium parmi la population chinoise et trouva une solution toute particulière à la crise du travail.
MacKenzie King décida que la seule facon de calmer l'agitation sociale était d'éliminer les Chinois. En sa qualité de citoyen, il soumit un rapport intitulé « Le besoin de supprimer le trafic d'opium au Canada ». Ce rapport était essentiellement basé sur des articles de journaux à sensation relatant la ruine de femmes blanches ayant consommé de l'opium. Le rapport de MacKenzie King conduisit à la création de la Loi sur l'opium de 1908, laquelle prohibait l'importation, la fabrication et la vente d'opiacés pour usage non médical.
La Loi de 1908 devint un modèle pour toutes les autres législations canadiennes concernant l'usage de drogues illicites jusqu'à nos jours, malgré le fait qu'elle fut créée dans le seul but d'éliminer les éléments indésirables de la main-d'oeuvre et qu'elle ne s'appuyait sur aucune donnée médicale, sociale ou aucune étude scientifique que ce soit pour démontrer son bien-fondé. En fait, on peut raisonnablement croire que MacKenzie King n'avait jamais eu l'intention que cette loi soit appliquée à des segments de la population blanche.
Les difficultés à faire appliquer la nouvelle loi, et le développement du marché noir pressèrent l'établissement d'une commission royale d'enquête sur la contrebande d'opium chinois. Des recommandations de ce comité naquit la Loi sur l'opium et autres drogues de 1911. Cette loi agrandit la liste des drogues prohibées, fit du simple usage et possession de ces drogues prohibées un acte criminel et augmenta le pouvoir des policiers en matière de fouille et saisie. En 1920, une année avant que MacKenzie King ne devienne Premier Ministre du Canada, le Ministère de la santé fonda le Bureau des drogues dangereuses et fut chargé de mettre en application la législation sur les narcotiques. La GRC entretint une coopération très étroite avec ce département, et ses loyaux services furent récompensés avec des lois encore plus permissives quant à ses droits de saisir et de fouiller les propriétés de consommateurs présumés.
Jusqu'aux années 20, les extraits de cannabis étaient utilisés dans des médicaments brevetés pour traiter près de vingt maladies. Au cours de cette période, trois États américains avaient interdit le cannabis et ce, sans expertises scientifiques. Ces lois furent mises en place pour intimider et déporter les groupes minoritaires (hispaniques, noirs) qui consommaient des drogues différentes de celles prisées par la population de souche européenne.
Ces lois racistes et non-fondées ont fait leur chemin au Canada avec l'aide du magazine Maclean's qui, au début des années 20, publia une série d'articles sur le commerce de drogues illicites au Canada. Ces articles furent écrits par Mme Emily Murphy sous le pseudonyme Janey Canuck et furent plus tard compilés dans un livre intitulé The Black Candle. Mme Murphy fut la première femme juge en matière criminelle au Canada et fut également chef de l'Ordre d'Orange d'Ulster (Irish Orange Order), un groupe religieux qui voulait à cette époque une race canadienne blanche et pure.
Les articles de Mme Emily Murphy étaient biaisés et sensationnalistes. Dans un des chapitres, un chef de police d'un comté de Los Angeles est cité ainsi:
Les personnes utilisant ce narcotique fument les feuilles séchées de la plante, ce qui a pour effet de les rendre complètement démoniaques. Les personnes qui s'adonnent à cette drogue perdent toute morale et tout sens de responsabilité. Les consommateurs sous l'influence de cette drogue sont immunisés contre la douleur. Dans cette condition, ils deviennent des maniaques fanatiques capables de tuer ou d'infliger à n'importe qui toutes les formes de violence imaginables, en utilisant les méthodes les plus sauvages sans jamais, comme mentionné auparavant, ressentir le moindre remords.
Lorsque The Black Candle (La Chandelle noire) fut publié en 1922, son principal objectif était de fausser l'opinion publique et de faire ainsi pression sur le gouvernement pour qu'il adopte des lois plus sévères contre la drogue. La GRC utilisa ce livre pour augmenter son pouvoir rendant par le fait même le cannabis illégal, sous le nom de marihuana, dans la Loi sur l'opium et autres drogues de 1923.
En 1938, le maire de New-York, Fiorello La Guardia, conseilla à l'Association médicale du New-York métropolitain d'étudier l'usage et les effets de la marijuana. Le rapport fut publié en 1944 et reste encore de nos jours l'une des études les plus exhaustives a avoir été réalisées, en ce qui a trait aux effets de la marijuana sur la santé et le comportement social des usagers. Entre autres sujets, l'étude a démontré que le comportement du fumeur en est un d'aimable, de sociable et que l'agressivité et la bélligérance en sont pratiquement absents. Elle démontra également qu'il n'y a aucun rapport entre les crimes violents et l'usage de la marijuana. Les recommandations du rapport furent ignorées.
En 1954, un nouvel acte criminel fut crée au Canada: la possession dans le but d'en faire le trafic. La sentence maximum pour ce crime fut subitement augmentée l'année suivante, passant de sept à quatorze ans d'emprisonnement.
Vers la fin des années 50, une fédération d'agences de bien-être social, appuyée par l'Association médicale de la Colombie-Britannique, fit pression sur le gouvernement fédéral afin qu'il adopte une vision plus réaliste quant à la nécessité de lois anti-drogues sévères au Canada. Ils insistèrent pour que les lois soient réécrites, afin de faire au moins une distinction entre les soi-disant drogues « douces » et drogues « dures ». L'Association médicale nationale ne donna pas son appui à cette recommandation qui fut ignorée une fois de plus. La Loi sur les stupéfiants entra en vigueur en 1961. Alors même qu'elle éliminait le recours au fouet – dernier symbole des jours anti-chinois –, elle augmentait la peine de prison minimum à sept ans pour la culture de cannabis et à quatorze ans pour son importation et exportation. Cela a fait de la loi sur la marijuana la seconde peine minimum la plus sévère dans le Code criminel canadien, surpassée seulement par ce qui etait prévu en cas de meurtre au premier et second degré.
Les années soixante ont vu l'usage de la marijuana s'accroître chez les jeunes comme jamais auparavant. La gouvernement canadien semblait être plus souple à l'égard de la prohibition de la marijuana. Le Ministre de la santé et du bien-être affirma même que : « Les gouvernements canadien et américain, en employant la peur comme moyen de pression, se sont rendus coupables d'abus disproportionnés qui n'ont réussi en fin de compte qu'à miner leur propre crédibilité. »
Au début des années 70, l'Association médicale canadienne et son pendant américain se sont entendues sur le fait que la marijuana n'était pas un narcotique. Au Canada, la Commission d'enquête sur l'usage des drogues à des fins non médicales (Commission LeDain) reçut comme mandat d'effectuer une étude complète et réelle sur l'usage de la marijuana et ses effets. Les résultats de l'étude furent présentés au gouvernement quatre ans plus tard, pour un total de près de quatre millions de dollars. Tout comme le New York Mayor’s Committee on Marihuana de 1944, la Commission LeDain a reconnu que l'usage de la marijuana n'est en aucun cas relié aux crimes violents. Elle conclut également que les lois prohibitionnistes n'avaient réussi qu'à créer une contre-culture très peu respectueuse de la loi et l'ordre ainsi qu'à engorger le système judiciaire et financer indirectement le crime organisé, tout en détournant les forces policières de leur mission première. Les recommandations de la commission LeDain allaient de la légalisation pure et simple à une décriminalisation partielle, soit des amendes minimes pour la possession marijuana.
En 1971 eut lieu un smoke-in dans le quartier Gastown de Vancouver. L'événement fut baptisé Grasstown (ville de l'herbe) et attira quelques centaines d'activistes, hippies et curieux. Même si cet événement débuta calmement, avec des chants et un joint de vingt pieds circulant de main en main, le chef de police de l'époque ne pouvait pas tolérer cette flagrante violation de la loi et fit appel à des policiers à cheval, suivis de l'escouade anti-émeute. Il en résulta de nombreuses blessures subies autant par les participants que par des passants innocents ou des commerçants qui n'avaient pas pu s'identifier assez rapidement. Ce fut le dernier smoke-in tenu à Vancouver jusqu'en 1993.
Vers la fin des années 70, la légalisation de la marijuana semblait faire consensus. Beaucoup de politiciens de l'époque, incluant Joe Clark et Pierre-Elliott Trudeau ont affirmé publiquement qu'ils adopteraient des mesures pour décriminaliser celle-ci aussitôt que possible. Au États-Unis, la National Organization for the Reform of Marijuana Laws (NORML) fut créée en 1971 et devint une puissante force pour le changement au cours de la décennie. Malheureusement, l'élection de Ronald Reagan comme Président des États-Unis en 1980 ruina toute les chances que soit légalisée la marijuana. Avec Nancy Reagan à la barre, la Guerre contre la drogue recommença de plus belle, et le Canada ne fit qu'emboîter le pas docilement.
Au cours des douzes années suivantes, sous l'administration Reagan-Bush, on a vu le budget de la DEA (Drug Enforcement Agency) monter en flèche, on a vu la création de sentences minimales obligatoires pour la possession de drogue, et l'introduction des troupes américaines en sol étranger, notamment en Amérique du Sud et au Panama où la Guerre contre la drogue remplaça peu à peu la lutte contre le communisme. Le Canada mit de côté toute velléité de légalisation, pour ne pas nuire aux bonnes relations avec nos voisins du Sud. Cette politique se poursuit encore de nos jours, tout comme la lutte armée en Amérique latine d'ailleurs.
Cet essai n'est même pas près d'être assez long pour énumérer le compte exact des atrocités commises au nom de la Guerre contre la drogue, ou de la « Guerre contre certaines drogues » comme il serait plus juste de l'appeler. Des programmes comme la vaporisation de paraquat (agent orange) ainsi que d'autres poisons au-dessus des plantations extérieures de marijuana en Jamaïque et au Mexique, causèrent une contamination des réserves d'eau locales et causèrent également des dommages biologiques au enfants. Ces dommages sont irréversibles. Au cours d'autres opérations entreprises en Amérique du Sud, les troupes Américaines ont brûlé des villages et tué des fermiers afin de couper l'approvisionnement en drogue. Un véritable Viêt-Nam silencieux se déroule encore ainsi, loin des caméras, au moment où vous lisez ces lignes. L'administration Reagan-Bush fut, de plus, responsable de la vente d'énormes quantités de cocaïne pour financer cette guerre et éviter d'avoir recours aux fonds légaux approuvés par le Congrès américain. George Bush était aussi, faut-il s'en étonner, un des directeurs de Eli-Lilly, une grande compagnie pharmaceutique, et il en demeura un actionnaire majeur tout au long de sa carrière politique.
L'Amérique a surpassé dans les années 80 toutes les autres nations du monde en ce qui a trait au nombre de prisonniers par habitant, un autre fait qui continue à ce jour. L'Afrique du Sud et l'ex-Union Soviétique suivaient alors loin derrière, en deuxième et troisième position. Ainsi, le nombre d'américains emprisonnés pour des infractions relatives à la drogue durant les années 80 a dépassé le nombre total de prisonniers recensés au tout début de la décennie.
Toutes ces activités ont eu du succès à réprimer le trafic international de cannabis, mais il en résulta une augmentation de la popularité de la cocaïne, plus petite et beaucoup plus facile à cacher et à transporter, ainsi que de la culture de cannabis effectuée localement au Canada.
En 1993, les résidents de Vancouver ont tenu le premier smoke-in dans cette ville depuis 1971. Plus de 3000 personnes se sont réunies à la Galerie d'art de Vancouver et ont marché jusqu'à l'Hôtel de ville pour protester contre le manque de justice de la loi canadienne sur les stupéfiants. Des organisations populaires ont vu le jour partout en Amérique du Nord, demandant que la législation sur les drogues soit changée. Les gens commencent à se rendre compte des coûts exorbitants de la soit-disant guerre contre la drogue. Le gaspillage de ressources économiques, les conflits sociaux et l'oppression gouvernementale résultant de cette situation sont devenus de plus en plus apparents à mesure que nos gouvernements adoptent des attitudes extrêmes pour empêcher l'utilisation du cannabis et d'autres herbes et intoxicants.
Le gouvernement de Brian Mulroney introduisit en 1992 un le projet de loi C-85, qui aurait doublé les pénalités pour la possession de marijuana, en plus d'agrandir la liste des substances interdites. Le projet de loi n'a pas passé en raison de la défaite électorale des conservateurs. Le nouveau gouvernement libéral présenta alors le projet de loi C-7 devenu plus tard projet de loi C-8, très semblable au projet conservateur. La nouvelle Loi réglementant certaines drogues et autres substances (chapitre C-38.8) est finalement entrée en vigueur le 14 mai 1997, après que le Sénat y ait apporté quelques changements mineurs. Cette loi vient remplacer l'ancienne Loi sur les stupéfiants ainsi que certaines parties de la Loi sur les aliments et drogues.
Les consultations que firent les sénateurs auprès de nombreux organismes demandant une révision en profondeur du projet de loi C-8 n'ont été faites que pour la forme. Résultat : la nouvelle loi bafoue les droits les plus fondamentaux des citoyens de ce pays, notamment en augmentant (encore) les pouvoirs de fouille et de saisie des policiers, et en utilisant de subtiles manoeuvres de manière à ce que plus de gens se retrouvent en prison plus rapidement. À titre d'exemple, le Barreau canadien, le Barreau du Québec, l'Association canadienne des avocats en matière criminelle, et l'Association médicale canadienne sont quelques uns des nombreux organismes à s'être opposés (en vain) à son adoption.
Une lueur d'espoir cependant : depuis mars 1998, le chanvre industriel (hemp) est légal, et a maintenant de beaux jours devant lui. Partout au pays, des entreprises dédiées au chanvre se sont installées, ont prospéré, et ont parfois été fermées pour avoir contrevenu à la loi. Ces boutiques qui vendent pipes, graines et bongs, ainsi que des vêtements, tissus, savons, bijoux à base de chanvre ou d'huile de chanvre sont le reflet d'une industrie en plein essor, tant en Europe que de ce côté-ci de l'Atlantique. Et ce n'est pas tout: elles sont l'exemple le plus probant d'un mode de vie respectueux de l'environnement.
Malheureusement, le cannabis dans son ensemble demeure une plante très contrôlée, devant être cultivée sur des fermes dans des conditions très strictes. Et bien que le débat sur la marijuana médicale ait repris de plus belle en 1997-98, nous sommes loin du jour où chacun pourra faire pousser le cannabis dans sa cour, pour en faire l'usage que bon lui semble : le manger, le fumer, le transformer en produits d'utilité courante. Nous croyons que l'accessibilité de cette ressource à l'ensemble de la population est primordiale.
On peut dire que les mouvements d'opposition à la prohibition se sont réellement structurés depuis le début des années 90. Le Canada, et plus précisément les provinces de Québec et de Colombie-Britannique, sont devenus des chefs de file dans ce secteur. Au Québec, le Bloc Pot fut le tout premier parti politique à avoir eu pour revendication principale la légalisation du cannabis. Le Parti marijuana, créé dans le sillon du Bloc Pot, a récolté un score impressionnant de 66 000 voix aux élections générales fédérales de novembre 2000. Par la suite, de nombreux partis provinciaux ont essaimé d'une mer à l'autre.
Tout cet activisme a bien entendu influencé le gouvernement libéral à Ottawa, qui a mis sur pied le Comité spécial sur les drogues illicites au Sénat, et a promis à maintes reprises de légiférer pour décriminaliser la possession de marijuana.
Après les attentats du 11 septembre 2001, la « Guerre au terrorisme » de George W. Bush est venu éclipser la Guerre contre la drogue (terme inventé par Richard Nixon en 1968). Mais malgré que les médias en parlent peu, cette dernière se poursuit de plus belle, avec l'augmentation des budgets liés aux saisies et à la répression un peu partout dans le monde. De plus, de nouvelles substances tombent sans cesse dans la mire des autorités. C'était le cas de l'ecstasy dans les années 1980. C'est maintenant au tour du khat en provenance d'Afrique de l'est, ainsi que du crystal meth produit dans des laboratoires de fortune en Amérique du nord.
La vérité est que les substances psychoactives d'origine naturelle ou synthétique sont tellement nombreuses, qu'il sera impossible de toutes les contrôler par la prohibition. En fait, tout ce que la prohibition a réussi à créer est une incroyable violence entre bandes criminalisées concurrentes, ou entre bandes criminalisées et la police, sans oublier la violence des policiers envers des citoyens innocents qu'ils ont pourtant le mandat de protéger et l'incarcération injuste de centaines de milliers de personnes.
Par ailleurs, les années 2000 ont vu un retour marqué du conservatisme moral et du puritanisme qui avaient été à l'origine de la prohibition au début du XXe siècle. La droite religieuse a de nouveau le vent dans les voiles, tant aux États-Unis qu'au Canada, comme on l'a vu avec l'élection en janvier 2006 du premier ministre Stephen Harper. Qu'on se le tienne pour dit: il n'y a pas que dans les pays qu'on associe à tort ou à raison au « terrorisme » que le fanatisme règne!
Par conséquent, beaucoup de chocs, de tensions et de tiraillements vont encore se faire sentir à l'avenir. Mais il ne faudrait pas que ce regain de tension au plan mondial ne nous décourage et ne nous fasse perdre les acquis des trente dernière années. Nous sommes suffisamment outillés au plan politique, médiatique et scientifique pour tenir tête à tous ces vertueux hypocrites qui nous gouvernent. Il est clair que les solutions pragmatiques que nous proposons sont bien meilleures que leur idéal d'une société « pure » qui n'existera jamais!
En résumé, la criminalisation de la drogue est donc un problème mondial, mais c'est au niveau local et national que nous pouvons y changer quelque chose. Nous sommes à la croisée des chemins : le développement de l'industrie du chanvre et du cannabis médical est plus qu'encourageant, cependant beaucoup de travail reste à faire pour éduquer le public, en arriver à un consensus quant aux modalités de la légalisation de la marijuana, et finalement adapter la loi aux nouvelles réalités. (La loi suit toujours la société; jamais elle ne la précède!) Voilà pourquoi nous vous invitons à vous joindre au mouvement antiprohibitionniste, à garder la tête haute et à continuer de vous renseigner sur le sujet.