Emily Murphy, mère de la prohibition au Canada

Emily Murphy, mère de la prohibition au Canada

De son vivant, Emily Murphy (1868-1933) fut une activiste qui a défendu avec acharnement les droits des femmes. Elle fut nommée magistrat de police dans la ville d'Edmonton en 1916 et devint la première juge de sexe féminin de tout l'Empire britannique. Elle est désormais immortalisée sur le billet de 50 dollars, ainsi que sous forme de statue devant l'édifice du Parlement canadien à Ottawa, en compagnie de quatre autres militantes féministes connues sous le surnom des « Célèbres cinq ».

Malheureusement, les accomplissements d'Emily Murphy sont entachés par des déclarations très stéréotypées et remplies de préjugés qu'elle a émises à propos de diverses races et groupes ethniques. Comme beaucoup d'anglo-protestants vivants à cette époque, Emily Murphy croyait que les problèmes sociaux de son temps (la pauvreté, la prostitution, l'alcoolisme et la toxicomanie) étaient liés à la présence d'immigrants dans l'Ouest canadien.

À ses dérives plus ou moins racistes s'ajoute la démonisation de la « marihuana », un terme jusqu'alors inconnu, qu'elle a contribué à propager au Canada dans le but d'effrayer la population. Si on peut la considérer comme mère de la prohibition au Canada, c'est que les mensonges qu'elle a tissé tout au long de sa carrière au sujet du cannabis ont considérablement influencé le législateur et l'opinion publique.

The Black Candle

Le livre The Black Candle (La Chandelle noire), publié en 1922, était à l'origine une série d'articles parus dans la revue MacLean's sous le pseudonyme Janey Canuck. Ces articles avaient pour but de promouvoir un renforcement de la loi sur les « narcotiques ». Cette série d'articles colportait des histoires d'horreur déjà publiées quelques années plus tôt aux États-Unis. Par exemple, avec pour seul fondement scientifique les allégations d'un certain Dr. Warnock datant de 1903, la consommation de haschisch y fut dépeinte comme entraînant un « comportement d'excitation maniaque, pouvant parfois se prolonger en un délire se terminant par l'épuisement et même la mort ».

Raciste ou suprématiste?

Emily Murphy était fortement préocuppée par la dégénérescence de la race blanche, et dans de nombreux passages de The Black Candle elle met en garde contre « les Assyriens (Arabes), les Nègres et les Grecs alliés aux Chinois dans le trafic de drogue ». Et que dire des quelques lignes ci-dessous, tirées du chapitre VIII?

Bon nombre de ces Nègres sont des personnes respectables et obéissant à la loi, mais beaucoup d'autres sont des personnes obstinément mauvaises, gagnant leur vie comme vendeurs de drogues empoisonnées. Même lorsqu'on les déporte, ils trouvent le moyen de revenir au Canada et recommencent leurs opérations dans une autre partie du pays.

[...]

[Il] existe parmi les étrangers de couleur, de la propagande bien définie visant à entraîner la dégénérescence de la race blanche.

Voilà donc des extraits parmi tant d'autres qui, ajoutés aux agissements du premier ministre William L. Mackenzie King vers la même époque, démontrent que le véritable fondement de la prohibition au Canada, ce n'est ni la science, ni des questions sanitaires, mais bien un racisme profondément enraciné dans la mentalité anglo-saxonne protestante du début du XXe siècle.