Par Marie-Andrée Bertrand
La politique de prohibition des drogues n'a rien perdu de sa force contrairement à ce que ses adversaires sont tentés de croire. Il s’agit en fait d’un mouvement d’un grand dynamisme comme je tenterai de le démontrer dans la première partie de cet article. Dans la seconde, je voudrais examiner les stratégies des opposants et tenter d’en voir la portée et les limites.
Mais, me dira-t-on, au contraire de ce que j’avance, ne voit-on pas que nulle part la politique répressive n’atteint 10% des infracteurs? Les opposants à la prohibition se plaisent à croire que l'impossibilité de faire respecter les lois sur les drogues montre bien la faiblesse de la politique répressive laquelle à terme devra rendre les armes. Rien n’est plus faux. L’inapplicabilité de la prohibition ne lui enlève pas son pouvoir symbolique.
Depuis vingt ans, sous la pression populaire ou lors de grands changements de régime, plusieurs États (Espagne, Italie, cantons suisses, provinces allemandes, États américains) ont consenti des adoucissements mineurs aux lois sur les psychotropes, visant surtout les drogues douces et le délit d’usage. Ces concessions ont cependant été sujettes à des retours de balancier comme je le rappelais plus haut (en Italie et en Espagne notamment) et on a dû recommencer les combats. Peu de gains semblent définitivement acquis, même aux Pays-Bas.
Au Canada, une législation toute récente a suscité un certain espoir. Il s'agit de la Loi réglementant certaines drogues et autres substances (L.C. 1997 ch.18) qui regroupe tous les psychotropes et les répartit en cinq familles, et crée un régime un peu particulier ainsi qu’une annexe pour le chanvre et ses dérivés. Cette nouvelle loi vient remplacer la Loi sur les stupéfiants et plusieurs sections de la Loi sur les aliments et drogues.
Contrairement aux attentes, le traitement particulier fait au chanvre dans la Loi de 1997 n’a pas incité le législateur à abroger l'infraction de possession, ni à autoriser des poursuites sommaires pour toutes les infractions liées à cette drogue, ni a réduire les sentences de façon importante. On observe cependant deux légers adoucissements : la peine maximale pour possession sera désormais de cinq ans moins un jour plutôt que de sept ans. D’autres concessions de cette envergure sont consenties : les procédures de mise en accusation seront sommaires et les peines seront non carcérales SI l'accusé en est à sa première offense ET SI les quantités sont minimes dans les cas de possession, de possession pour trafic et même de trafic.
Il est faux de prétendre comme l’ont fait plusieurs commentateurs que la culture de tous les dérivés du chanvre n'est plus sanctionnée dans le nouvelle loi. Elle l’est toujours et fait l'objet de peines très sévères. Il est vrai cependant que la culture de marijuana (seulement) entraîne désormais une peine maximale de sept ans plutôt que l'emprisonnement à perpétuité comme par le passé...
On aura réalisé qu’il s’agit là de changements cosmétiques. À côté de ces adoucissements, la loi de 1997 crée de nouvelles infractions. La première risque de passer inaperçue mais constitue en fait un changement important : il s’agit du fait de chercher à obtenir d'un praticien des opiacés, des dérivés du chanvre, des amphétamines et des barbituriques sans dévoiler les autorisations antérieures et les quantités qu'on détient déjà; (le législateur reconnaît donc les propriétés médicales du chanvre). Les autres infractions créées par la nouvelle loi sont le crime de possession de biens issus du trafic de la drogue; le recyclage des produits du commerce de la drogue; le port d'arme lors de la commission d'infractions reliées à la drogue. On disposait déjà depuis quelques années dans la partie générale du code criminel de l’infraction de blanchiment des produits d'une activité illégale s’appliquant au commerce des substances illégales.
La mobilisation des adversaires des lois prohibitionnistes date d’au moins trente ans. À mon avis, elle a rarement été si faible et si désorganisée qu’à présent. Chose plus grave, parmi les propositions formulées, il m’apparaît que plusieurs sont sujettes à des dérives et que d’autres font le jeu des prohibitionnistes.
La faiblesse des opposants tient peut-être en partie au fait qu’ils sont divisés en plusieurs sous-groupes. Par exemple, une première fraction se satisferait de changements minuscules : la dépénalisation (au sens strict, de réduction des peines seulement) de l'infraction de possession de drogues douces qui devrait n’être passible que de sanctions économiques. Un deuxième sous-groupe revendique la décriminalisation (c’est-à-dire la « sortie » du code criminel) de l'infraction de possession de cannabis et de culture de cannabis pour usage personnel. C'était la recommandation majoritaire de la Commission LeDain en 1972. Un troisième, plus audacieux, exige que disparaisse du code criminel toute mention de la drogue « cannabis » en regard de toute infraction : possession, trafic, culture, importation. Une fraction peu nombreuse demande la décriminalisation de toutes les drogues interdites. Existe enfin un mouvement qui réclame la légalisation sous régie d'État de toutes les drogues contrôlées. Ma préférence va à cette dernière stratégie.
J’ai émis l’opinion que les tenants de la décriminalisation, surtout si celle-ci est partielle, s’exposent à des dérives et risques la récupération car leurs demandes une fois satisfaites servent à masquer les véritables enjeux et donnent des armes aux prohibitionnistes. Voici comment :
La décriminalisation d’une seule substance aurait un effet pervers sur le marché des drogues qui se concentrerait sur les autres substances. Il semble étrange que les protagonistes de la libéralisation du cannabis, qui appuient leur plaidoyer sur l’absence de nocivité relative de cette drogue à comparer aux « autres » plus dangereuses selon eux, prennent ce risque sans s’interroger sur ses conséquences. Quant à la décriminalisation tous azimuts, qui consiste à lever l'interdit sur toutes les drogues illégales sans les réguler, si elle a le mérite de la logique et évite les pièges de la décriminalisation partielle, elle équivaut à un free for all des psychotropes, c'est-à-dire à la libéralisation sans contrôle de qualité et de prix. Je ne puis me rallier à cette proposition. J'estime que les drogues, comme tous les autres produits de consommation, doivent être assujetties à des contrôles. Je veux bien aller souper chez mon voisin sans lui poser de question sur ce qu’il me sert comme nourriture, mais je ne m’engage pas à acheter ni même à consommer l'alcool et le vin qu’il produit dans sa cave.