Le régime prohibitionniste mondial institué entre 1961 et 1988 a créé une économie parallèle dont les effets sur l’environnement sont indéniables, bien que peu étudiés scientifiquement. À l’échelle mondiale, une manière aisée de les recenser est la géographie.
Les dommages infligés à l’environnement dans les pays de la Communauté andine seront détaillés un peu plus loin. Mais une chose à préciser d’entrée de jeu est que la distinction entre pays producteurs et consommateurs, qui était assez nette à l’époque de l’adoption des conventions, a tendance à devenir de plus en plus floue. Alors que les pays du Sud étaient généralement des lieux de production et de transit des substances illicites, de nombreux facteurs (guerres, effondrement économique, déplacements de populations) ont destructuré les sociétés traditionnelles et donné lieu à une explosion de la dépendance aux drogues sur tous les continents. Ainsi, le Brésil est devenu le second marché mondial en importance derrière les États-Unis en ce qui a trait à la cocaïne, alors que les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord ont développé une véritable industrie parallèle de production de cannabis, d’ecstasy, etc. [7]
Une autre distinction géographique traditionnelle, cette fois entre les campagnes « productrices » et les villes « consommatrices », ne tient pas la route non plus. Le phénomène des grow ops (cultures hydroponiques de cannabis en milieu urbain) en témoigne, tout comme l’usage du crystal meth (métamphétamines) dans les petites communautés rurales d’Amérique du Nord. Cette drogue de synthèse est obtenue à peu de frais à l’aide de précurseurs bon marché :
One method combines red phosphorous, usually taken from the strips on matchboxes; pseudoephedrine, from cold tablets; and iodine. The other method, more common in farming country, involves anhydrous ammonia, a liquid fertilizer, cooked with pseudoephedrine and lithium, taken from car batteries. [8]
Ces méthodes de production dégageraient 6 parties de résidus toxiques pour chaque partie de drogue stimulante obtenue, selon des sources policières :
DEA officials estimate that for each pound of meth produced, a lab operator winds up with 6 pounds of toxic waste, including leftover chemicals such as anhydrous ammonia and lye, and solid meth residue. [...] In fiscal 2002, the DEA reported more than 9,000 lab raids, up from just more than 800 in 1995. [9]
En résumé, les activités de production de drogues illicites ont lieu autant dans les villes que dans les campagnes, au Nord comme au Sud. Alors que le crystal meth a suscité un début de prise de conscience environnementale en Amérique du Nord, les pays de la Communauté andine demeurent encore de grands producteurs fortement associés à la cocaïne dans l’imaginaire collectif nord-américain. Pour des raisons historiques, la Colombie est littéralement stigmatisée, ce qui contribue à légitimer, auprès de l’opinion publique, les programmes d’éradication entrepris dans ce pays.
Comme il a été mentionné plus haut, la consommation de drogues de par le monde affecte surtout les grandes villes, sans que cela ne leur soit exclusif. Mais comment ce phénomène social affecte-t-il l’environnement? Il semble en tout cas que les dommages causés par la consommation en contexte prohibitionniste vont beaucoup plus loin que les seringues abandonnées dans les ruelles ou la propagation du VIH, à en croire le chercheur Avi Brisman. Celui-ci a tenté d’illustrer le lien causal existant entre 1) la peur de la criminalité chez l’Américain moyen; 2) le déclin des centre-villes (et son corollaire, le phénomène d’expansion sans fin des banlieues); et 3) l’engouement pour les véhicules utilitaires sport (VUS) aux allures de chars d’assaut, dans le but de démontrer que la criminalisation et la marginalisation des usagers de drogues est un frein au développement durable! [10]
Cet exemple, tiré d’une réalité nord-américaine certes très différente de celle vécue par le paysan péruvien, nous invite tout de même à considérer l’impact à long terme des activités de production et d’éradication des drogues dans un contexte de criminalisation. Se pourrait-il que ces activités finissent par destructurer de manière irréversible la société et l’environnement des pays andins?
La dissimulation des activités d’acheminement des substances illicites à destination, via de nombreux points d’entrée et de sortie (centres régionaux, ports internationaux, etc.) rend l’évaluation objective de leurs effets quasi impossible. On peut parier que les dommages environnementaux les plus grands sont dûs à la déforestation et à la dispersion de produits chimiques reliées à l’existence de dizaines, voire de centaines de pistes d’atterrissage construites en pleine jungle.
À cela s’ajoute l’impact des Forward Operating Locations (FOL), bases militaires dont la raison d’être officielle est d’intercepter les avions servant au trafic des substances illicites. Des FOL ont été construites à Curaçao, Aruba et Manta (Équateur), afin de lancer les quelque 2000 missions annuelles de surveillance aérienne qui partaient de la base aérienne d’Howard (Panama) jusqu’en 1999. [11] Or, les problèmes environnementaux qu’ont affrontés courageusement les résidents de l’île de Vieques, au large de Porto Rico, en disent long sur le peu de cas que les forces américaines (en l’occurrence, la U.S. Navy) font du principe de précaution sur les territoires qu’ils occupent. [12] Enfin, un « incident isolé » comme l’immunité accordée à 5 soldats américains, arrêtés en mars 2005 pour avoir tenté d’importer 16 kg de cocaïne [13] — lorsque confronté aux propos de l’ex-détective Michael Levine [14] — donne l’impression que l’utilisation des bases américaines à des fins de trafic de stupéfiants est plutôt monnaie courante. Une fois de plus, la distinction devient floue entre les installations servant au narcotrafic, et les installations servant à contrer ce trafic. Et puisque les FOL servent aussi des intérêts géostratégiques plus généraux comme le contrôle des ressources énergétiques, une évaluation objective de l’impact des activités strictement reliées aux drogues devient quasiment impossible.
Ce panorama général nous amène au contexte particulier de la région andine. Les impacts environnementaux peuvent être reliés à deux sources principales, soit : 1) la production elle-même, et 2) les programmes d’éradication des cultures illicites.
À l’instar de la production de crystal meth dans des laboratoires clandestins d’Amérique du Nord, l’extraction des principes actifs du pavot ou du cocaïer dans des installations qui ne sont soumises à aucune réglementation, a engendré une dispersion incontrôlée des précurseurs chimiques, qui a résulté le plus souvent en la pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques :
[T]he runoff from Colombian prohibited drug processing facilities [is estimated] at a total of 20 million litres per year of ethyl ether, acetone, ammonia, sulfuric acid, and hydrochloric acid. The environmental effects of pollution from illicit crops and their economy remain the subject of much speculation and little systematic research. [16]
À cela s’est ajoutée l’action de pesticides et fertilisants employés à des fins agricoles. Mais puisque les plantations illégales sont souvent entrecoupées de cultures vivrières (au Pérou, cela était même encouragé par le Sentier Lumineux) [17], il devient très difficile de déterminer avec certitude quel en est leur impact réel sur les ressources aquatiques.
Une autre conséquence importante des cultures illicites est la déforestation :
A substantial proportion of the coca and poppy crop expansion in the Andean countries has been done at the expense of primary tropical forests. Low-altitude humid forests have been destroyed to plant coca, and high-altitude forests have been cut to plant opium poppies. The environmental loss exceeds the area planted with illegal crops because for each hectare of coca or poppy peasants cut down 3 or 4 hectares of forest. [18]
A priori, la déforestation semble être une réalité plus facilement quantifiable que la pollution des cours d’eau. En effet, avec la géomatique il devient possible de calculer précisément le nombre d’hectares de forêt tropicale sacrifiée à des fins agricoles, et de déterminer dans quelle proportion les zones déboisées sont consacrées aux cultures illicites, sans que des chercheurs ne doivent mettre leur vie en danger en allant prélever des échantillons dans les zones à risque.
Toutefois, Maria Álvarez, de l’Université Columbia, remet en question beaucoup de certitudes en posant la question : « la paix pourrait-elle être pire que la guerre pour les forêts colombiennes? » [19] En effet, en contexte de conflit armé, le couvert forestier est d’une importance stratégique capitale, tant pour la guérilla que pour les paramilitaires, et ces groupes jouent un rôle de conservation des forêts non négligeable. De plus, les impacts écologiques des cultures illicites doivent être comparés non pas avec un utopique « impact zéro », mais avec l’impact qu’auraient les activités licites initiées en temps de paix, comme l’exploitation minière, les coupes à blanc, l’agriculture extensive, etc. Les cas de l’Amazonie brésilienne et de certaines îles indonésiennes (Bornéo, Irian Jaya) nous rappellent à juste titre que la déforestation massive survient le plus souvent en temps de « paix ». Par conséquent, il se pourrait que le conflit qui affecte présentement la Colombie (malgré les effets environnementaux néfastes des routes construites illégalement, des pipe-lines éventrés ou des activités d’éradication par épandages aériens) soit la moins néfaste des situations. Les autorités devront donc se préparer à mettre sur pied des mesures de conservation efficaces, dans les zones présentement « protégées à la pointe du fusil » (under ‘gunpoint conservation,’), car la protection dont elles jouissent disparaîtra lors du retour des guerilleros à la vie civile. [20]
Il n’en demeure pas moins que la pollution des cours d’eau et la déforestation qui affligent les pays andins ont été récupérés dans le discours prohibitionniste nord-américain. Par exemple, lors du Jour de la Terre de 2002, le journal The Oregonian a publié une lettre d’opinion du Drug Czar (directeur de l’Office of National Drug Policy des États-Unis) dont voici quelques extraits :
Consider the Andes and Amazonian regions of South America. In countries such as Colombia and Peru, astonishing environmental riches abound. [...]
But that diversity is rapidly being destroyed. Environmental journalist Stephanie Joyce, reporting in International Wildlife, described what she saw in the Andean region: "a devastated landscape… an accordion of scarred red hillsides dotted with rotting tree stumps. The forest has disappeared as far as the eye can see."
Who cut down the forest, wiped out the fragile wildlife, depleted the soil and left behind a chemically poisoned scar that had once been rain forest? It’s a tragic story of greed and dependency. But the culprit here isn’t a rapacious corporation. It’s our demand for illegal drugs.
[...]
The nations and our own government have tried to curtail cocaine production by spraying coca fields with glyphosate, the chemical compound that has been used safely by millions of Americans for years. But our spraying is not the engine driving all this environmental destruction; it’s the growing and processing of cocaine itself. Illegal drug manufacturers, obviously, follow no environmental or safety rules. [21]
Dans les pays de la Communauté andine, les épandages aériens d’herbicides ont commencé dès 1978. Les substances utilisées à l’époque étaient non seulement le glyphosate, mais aussi le paraquat (interdit aux États-Unis depuis). Au cours des années 1980, des tests furent effectués au Pérou, en Colombie, au Guatemala et à Panama contre les plantations de coca, de pavot et de cannabis. Les herbicides testés portaient des noms tels qu’imazapyr, tebuthiuron, 2,4-D, hexaxinone. [22]
Ce que le Drug Czar ne mentionne pas dans sa lettre à saveur environnementaliste est que l’éradication actuelle des cultures illicites, lorsqu’effectuée par le biais d’épandages aériens (donc à une grande distance de la cible), ne respecte pas le mode d’emploi énoncé par les fabricants. Cette lettre laisse également entendre que le glyphosate est peu dommageable lorsqu’appliqué correctement, ce qui est de moins en moins certain :
According to a 2002 report by the California EPA Department of Pesticide Regulation, unintentional worker exposure to small amounts of glyphosate herbicides caused burning of eyes, blurred vision, dizziness, skin rashes, rapid heartbeat, difficulty breathing, headaches, nausea, and diarrhea, among other symptoms. Studies of farmers and others workers exposed to glyphosate herbicides found associations with the cancer non-Hodgkin’s lymphoma and increased risk of miscarriages and premature births in farm families. Chronic toxicity studies have not been conducted for glyphosate herbicide formulations, which are known to be more toxic than glyphosate alone, and therefore no suitable data exists to predict possible long-term health effects. [23]
Il est à noter que la formule employée en Colombie contient aussi de l’eau ainsi que du Cosmoflux-411F et du Cosmo-InD. Ces derniers sont des agents de surface (composés tensioactifs) destinés à faciliter l’absorption du glyphosate par les plantes visées. [24]
Par ailleurs, un effet pernicieux des programmes d’éradication, rapporté par plusieurs auteurs, est l’abandon des terres contaminées et la colonisation de nouvelles terres situées loin des zones sujettes aux épandages. Par conséquent, les programmes d’éradication aggravent les problèmes environnementaux de la région en causant un déboisement supplémentaire! Sinon, les cultures extensives sont parfois remplacées par de minuscules parcelles en milieu forestier, y compris dans les parcs nationaux.
L'exercice de recensement des faits présenté dans les pages précédentes ne pourrait être complet, sans que l’on établisse les liens avec au moins deux grands principes du droit international de l’environnement.
À la lumière des informations recensées ci-haut, il faut se demander ce qu’il advient du principe de précaution, d’une importance capitale en droit de l’environnement. Curieusement, celui-ci semble jusqu’à maintenant avoir été appliqué plus volontiers par les firmes transnationales, dans la ligne de mire des ONG et autres membres de la société civile, que par les acteurs étatiques!
In May 1988, following protests by Peruvian ecologists and peasants, U.S. Ely Lilly Co. decided to stop selling Tebuthiuron, or “Spike,” to the U.S. government for the coca eradication program in Peru, on the basis that it had not been tested for use in Peru’s environment. Likewise, in the late nineties, a U.S. proposal to begin using Spike to eradicate coca crops in Colombia was strongly opposed by environmental groups and the manufacturer, Dow Chemical. According to Dow, “…it is our desire that this product not be used for illicit crop eradication. It can be very risky in situations where the territory has slopes, rainfall is significant, desirable plants or trees are nearby, and application is made under less-than-ideal circumstances.” In July 2003, the British company Imperial Chemical Industries (ICI) requested that authorities stop using the additive Cosmoflux in the spray mixture in Colombia. According to ICI, which manufacturers one the key ingredients in Cosmoflux, the additive had not been properly tested for use in eradicating illicit crops. [25]
Dans un autre ordre d’idées, le Congrès des États-Unis a envisagé à la fin des années 1990 un projet d’éradication du cocaïer à l’aide du mycoherbicide Fusarium oxysporum. Des expériences ont été menées dans un laboratoire d’Ouzbékistan en ce sens. Cela a entraîné une levée de boucliers de la part de la société civile colombienne et de la communauté internationale (voir au point 3.3.1) et une position défensive de la part de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) :
The UNODC’s position now is more nuanced. According to Howard Stead, head of the organization’s scientific section, although “to date, studies have offered no evidence that the fungus can cause environmental damage,” the mere possibility of such harm is still serious cause for concern, and the office recommends further study before the substance is considered for widespread use. The U.N. agency also stated that it is not considering use of the fungus in its programmes or continued research in this area. [26]
Il est à noter qu'en 1999, l'État de Floride a refusé d'utiliser le Fusarium sur son territoire aux fins de lutte contre le de cannabis, vu la grande longévité de ce champignon dans les sols chauds, et les risques de mutation que cela pourrait causer. Toutefois, les faits établis ci-haut n’ont pas empêché les États-Unis de refaire des pressions sur la Colombie, à la fin de 2003, pour que ce pays consente à reprendre lui-même les tests.
Enfin, il faut mentionner que les épandages aériens dans la région de Putumayo (sud de la Colombie) ont causé des dommages transfrontières étendus. De 2000 à 2004, environ 37 000 hectares de cultures vivrières situées à la frontière nord de l’Équateur ont en effet été touchés par des nuages toxiques, voyageant à partir de la Colombie sur des distances de plusieurs kilomètres. De nombreux problèmes de santé ont été rapportés chez les paysans. [27] Bien que le lien de causalité soit difficile à établir entre les témoignages des paysans et les activités menées outre-frontière, la stratégie initiale de l’Équateur a été de demander que soit établie une zone-tampon de 10 km, ce qui a donné lieu à un accord verbal et de nombreuses séances bilatérales de consultation et d’information, « destinées à gagner du temps » selon certains.