Dossier : Mama Coca

La légalisation de la cocaïne ne fait pas partie du programme du Bloc Pot. Nous reconnaissons toutefois que la logique perverse de la prohibition a des effets tout aussi dévastateurs lorsqu'elle cible d'autres substances d'origine naturelle.

Loin du Québec et du Canada, les mesures de lutte contre les psychotropes ne cessent de causer des dommages plus grands que le « mal » qu'elles sont censées combattre. Cette section a donc pour but d'alimenter un débat informé sur la gestion de la biodiversité, et d'insérer la question du cannabis dans le contexte mondial de la Guerre contre certaines drogues.

Nous pourrons un jour élaborer davantage sur la question du pavot (Papaver somniferum) en Afghanistan, ou du khat (Catha edulis) en Afrique de l'Est. Mais pour l'instant, nous croyons que la situation qui prévaut dans les pays andins est la plus comparable avec celle prévalant dans certaines régions économiquement défavorisées du Québec. Nous espérons donc que ce dossier pourra vous éclairer.


Table des matières

Pourquoi Mama Coca? Un retour à la source

En Amérique du Nord, la cocaïne raffinée (hydrochlorure de cocaïne) est bien connue pour être la drogue récréative préférée des riches et célèbres. Sous forme de crack, elle a aussi contribué à affaiblir et à stigmatiser les populations pauvres (généralement d'ethnies hispanique et afro-américaine). Or cette plante, lorsque consommée à l'état naturel, est dotée de vertus tonifiantes et curatives exceptionnelles. Il est donc important d'effectuer un retour à la source, dans les pays andins où s'effectue la culture traditionnelle du la coca (Erythroxylum coca), plante considérée comme fille de Pachamama (déesse-terre) par les autochtones.

En Colombie, la culture de la coca a remplacé celle du cannabis au tournant des années 1980, principalement à des fins d'exportation. Malheureusement, le gouvernement corrompu de ce pays autorise l'éradication des cultures illicites à l'aide de produits chimiques extrêmement toxiques. Loin de régler le problème – puisque la cocaïne est toujours disponible en abondance aux États-Unis et au Canada – cette politique s'insérant dans le cadre militariste du Plan Colombie ne fait qu'envenimer une guerre civile perdurant depuis plus de 40 ans.

En Bolivie au contraire, l'énergie déployée par le peuple et le gouvernement pour défendre le mode de vie autochtone et la culture traditionnelle de la coca est un symbole éclatant de la résistance à l'impérialisme économique anglo-américain, dont la prohibition constitue l'un des leviers principaux depuis plus de 200 ans. Le président actuel du pays, M. Evo Morales, n'était-il pas lui-même leader du mouvement des cocaleros?

Bolivie: la coca est là pour rester

Louis Jean,
Alternatives, 29 mars 2007

En Bolivie et dans les Andes, la feuille de coca fait partie de la vie de tous les jours, un peu comme le café en Occident. Mais plus au Nord, on continue de l’associer à son puissant dérivé, la cocaïne. Au point où la question est devenue un sujet de friction international.

Depuis six heures du matin, la soixantaine de soldats du peloton Amarillo patrouillent dans une région reculée du Chapare, à la recherche de plantations de coca. Il est près de midi lorsqu’ils découvrent finalement une petite parcelle de terre sur laquelle pousse le fameux arbuste, qui sert de matière première à la cocaïne. Sur l’ordre du caporal Chambi, qui dirige le peloton, les soldats se mettent aussitôt à arracher chaque petite pousse avec acharnement. Tout cela, alors même qu’ils mâchent... de la coca, la plante qu’ils sont justement en train d’éradiquer.

La situation des soldats illustre le dilemme devant lequel se trouvent les Boliviens. D’un côté, la feuille de coca joue un rôle central dans la culture locale. On l’utilise depuis des millénaires à des fins alimentaires, médicales, rituelles et sociales. D’un autre côté, le pays a besoin du support économique des Etats-Unis. Et celui-ci est conditionnel au respect de la politique d’éradication prévue dans leur ambitieux programme de lutte contre la drogue.

Depuis 1988, le gouvernement bolivien tolère la production d’une certaine quantité de coca, destinée à la mastication et à l’usage traditionnel. Mais au-delà de ce quota national, l’armée éradique des champs entiers, comme vient de l’apprendre à ses dépens Gregorio Udaeta, le petit producteur du Chapare dont les soldats s’affairent à détruire la récolte. « On a besoin de la coca parce que rien d’autre ne pousse dans cette terre, proteste-t-il. Il n’y a aucune autre plante qui puisse me donner un revenu pour faire vivre ma famille. »

Rien en faire. En 10 minutes, le vieil homme vient de perdre les trois quarts de son revenu annuel.

Dans une région comme celle du Chapare, la coca est avant tout une histoire de survivance. Le territoire, situé au centre du pays, a été peuplé par des gens qui, comme Gregorio Udaeta, se sont retrouvés sans emploi après la chute du prix de l’étain et la privatisation des entreprises d’État, au cours des années 1980. Confrontés à un sol peu fertile, en quête d’un revenu immédiat, plusieurs cultivateurs se sont tournés vers la coca. La plante était idéale. Contrairement aux arbres fruitiers, elle produisait une récolte dès la première année. La coca possédait aussi l’avantage de fournir trois récoltes par an. Sans compter qu’on pouvait la transporter assez facilement.

Reste que le principal attrait de la coca demeure son prix de vente. En raison de la demande élevée et du contrôle de la production, une livre de feuille de coca se vend environ 20 bolivianos (3 $) dans les marchés locaux. En comparaison, une livre de banane rapporte rarement plus que 50 centavos (7 cents). Voilà qui explique pourquoi, même si notre Gregorio Udaeta possédait une bananeraie de deux hectares, soit environ la superficie de quatre terrains de football américain, il tirait la majorité de son revenu d’une plantation de coca de la taille d’une patinoire de hockey.

Les vertus de coca

En Bolivie, le parfum caractéristique de la coca flotte un peu partout dans les maisons et dans les marchés. Les habitants l’ont totalement intégrée à leur mode de vie. Ils lui attribuent aussi de multiples vertus. « La coca aide mes hommes à travailler plus fort et elle leur permet de travailler plus longtemps », explique le caporal Chambi. « Et lorsque tu reviens à la maison avec un sac de coca, ta femme est contente, ajoute-t-il à la blague. Ça te permet d’accomplir ta mission. »

N’en déplaise au caporal Chambi, les vertus aphrodisiaques de la coca restent à prouver. Mais plusieurs des propriétés attribuées à la plante reposent sur des bases scientifiques. L’étude la plus exhaustive sur le sujet, réalisée par une équipe franco-bolivienne et publiée dans le Journal of Physiology en 1995, rapporte plusieurs effets positifs pour les « mastiqueurs ». Par exemple, en raison d’une augmentation du taux d’adrénaline dans le sang, ces derniers tolèrent mieux la fatigue et ils peuvent travailler plus longtemps. L’étude indique également que la coca permet de tolérer davantage la faim, le froid et le manque d’oxygène en altitude.

En Bolivie, les étudiants et les chauffeurs de taxi utilisent d’abord la coca pour vaincre la fatigue, un peu comme nous le faisons avec le café. Mais l’échelle mondiale, la coca n’est pas à la veille de remplacer le café. Depuis 1961, la plante sacrée des Incas est considérée comme un stupéfiant par le Bureau des Nations unies contre la drogue et le crime. Au même titre que l’héroïne. En Occident, on l’associe immanquablement à la cocaïne, son puissant dérivé. Tout cela même si la feuille de coca ne contient que de très faibles quantités de l’alcaloïde cocaïne, l’élément qu’on extrait pour produire la drogue.

Dans les faits, une chique de 12 grammes de coca permet d’ingérer l’équivalent de 60 mg de cocaïne. Mais comme l’absorption est très lente, l’effet sur le corps est assez limité. L’euphorie recherchée par les cocaïnomanes ne se produit pas, selon Hilde Spielvoguel, principale auteure de l’étude publiée dans le Journal of Physiology. « C’est dommage qu’il y ait tant de désinformation à propos de la coca. Dans les études que nous avons faites, nous n’avons rien trouvé de dangereux [...] La coca n’est pas plus une drogue que le café. L’effet de la coca est même très semblable à celui du café, mais sans produire de l’acide dans l’estomac », explique-t-elle.

De la coca à la présidence

On le devinera, la lutte contre la drogue menée par Washington, depuis les années 1980, n’est pas très populaire en Bolivie. Même le caporal Chambi, dont le travail consiste à détruire des plantations de coca, semble avoir des réserves. « S’il y a de la demande pour la cocaïne, il y aura toujours de l’offre. Et la demande, elle ne vient pas d’ici. Les Boliviens ne consomment pas la cocaïne », dit-il.

En attendant la suite, la lutte contre la drogue a fait naître l’un des mouvements politiques les plus puissants en Bolivie : les cocaleros. Organisés autour d’une structure syndicale héritée de l’époque minière, ces producteurs de coca ont orchestré plusieurs révoltes populaires. Au point d’être en partie responsables de la démission de cinq présidents boliviens au cours des six dernières années.

Faut-il s’en étonner ? L’actuel président, Evo Morales, est lui-même un ancien cocalero. Tabassé, emprisonné et qualifié de narco-terroriste par Washington, Morales a continué à lutter pour la reconnaissance de la coca. Il est vite devenu le chef de file du mouvement. En 2001 à Cochabamba, il a entrepris une marche de 384 km vers la capitale, devant des milliers de manifestants qui scandaient : « Vive la coca, mort aux Yankees ». Cinq ans plus tard, en décembre 2005, dans un revirement de situation totalement inattendu, le même Evo Morales a remporté les élections nationales. Avec 53,7 % des suffrages !

Devenu président, Morales a dû adapter quelque peu son discours. Il mène aujourd’hui une campagne internationale pour la décriminalisation de la coca sous la bannière : « oui à la coca, non à la cocaïne ». Autrement dit, il tente de convaincre le monde que la coca n’est pas de la cocaïne, tout comme le raisin n’est pas du vin. L’enjeu n’est pas négligeable. Une éventuelle reconnaissance internationale permettrait à la Bolivie d’industrialiser et d’exporter plusieurs produits à base de coca, comme des boissons énergisantes, du thé, de la farine et des cosmétiques.

« Nous exportons déjà à Cuba et au Venezuela » nous dit le porte-parole de la présidence, Alex Contreras. « Et nous comptons bientôt élargir notre marché à la Chine et à l’Afrique du Sud, qui sont particulièrement intéressées », ajoute-t-il. Selon lui, l’industrialisation de la coca s’inscrit même dans la nouvelle stratégie de lutte contre la drogue du gouvernement Morales. « L’industrialisation utilisera les excédents de coca, qui n’iront plus au narcotrafic », explique-t-il.

Pour mener à bien son projet, le président Morales a fait passer le quota national de coca de 12 000 à 20 000 hectares, en décembre dernier. Du même coup, il a légitimé la production de milliers de paysans qui, comme Gregorio Udaeta, étaient jusqu’alors considérés comme des narcotrafiquants.

Il n’empêche. La Bolivie a un long chemin à parcourir pour rallier les États-Unis à cette nouvelle stratégie. Depuis l’annonce de l’augmentation du quota de coca, en guise de représailles, les États-Unis ont réduit leur aide à la Bolivie pour le contrôle de la drogue de 25 %. Un dur coup pour l’un des pays les plus pauvres d’Amérique du Sud, qui est aussi l’un des plus grands bénéficiaires per capita de l’aide américaine au monde.

Le président Morales se retrouve donc coincé entre la volonté de Washington et les revendications du mouvement cocalero, qu’il dirige encore. Jusqu’à maintenant, il a réussi à convaincre les syndicats d’éradiquer une certaine quantité de coca, espérant ainsi pouvoir sauver les liens commerciaux privilégiés avec les États-Unis. On estime que le commerce avec le partenaire américain assure un emploi à environ 100 000 Boliviens, en plus de permettre l’exportation de produits d’une valeur de 300 millions de dollars.

Mais revenons à la plantation de notre Gregorio Udaeta, où les soldats du caporal Chiambi ont achevé la destruction de la récolte de coca. Tout s’est passé dans le calme. Même que le caporal ne cache pas sa satisfaction. « Avant, c’était des commandos [qui détruisaient les plantations], explique le caporal. Nous étions masqués et il y avait souvent des confrontations violentes avec les paysans. »

Comble de l’ironie, au moment où les soldats s’apprêtent à partir, Gregorio Udaeta leur tend un petit sac de coca, selon le rituel d’usage en Bolivie. Ce geste est central à toute une culture : on le fait par fraternité - comme les Occidentaux s’offrent un verre - mais aussi pour communier avec les ancêtres et la Pachamama, la Terre mère. Pour les soldats, qui viennent pourtant de détruire la plantation de coca du vieil homme, il ne saurait être question de refuser.

Drogues et démocratie - Les dossiers de l'Institut transnational

Les dossiers de l'Institut transnational (Amsterdam) sont une source inestimable d'informations concernant la problématique des cultures illicites, du trafic de drogue et des conflits armés qui affectent généralement les zones de production.

Les régions couvertes sont l'Amérique latine (Colombie, Bolivie, Pérou, en lien avec la culture de la coca) ainsi que l'Asie (Afghanistan, Myanmar, en lien avec la culture du pavot).

Articles en anglais et en espagnol.

L'arroseur arrosé : Éradication des cultures illicites, environnement et conflit armé dans la Communauté andine

L'arroseur arrosé : Éradication des cultures illicites, environnement et conflit armé dans la Communauté andine

Photo: Jeremy Bigwood

L’arroseur arrosé, titre inspiré du court métrage des frères Lumière, fait référence à la visite en Colombie, en novembre 2000, d’une délégation présidée par le sénateur du Minnesota, M. Paul Wellstone. L’une des étapes de cette visite, organisée par l’ambassade américaine à Bogotá, consistait en une démonstration d’épandage aérien d’herbicide au-dessus d’un champ de coca, et avait pour but de convaincre le sénateur de la précision et de la sûreté de ce procédé. Toutefois, le vent transporta un fin nuage d’herbicide jusqu’au poste d’observation où se trouvaient M. Wellstone et ses conseillers. Suite à cette douche chimique, l’arroseur arrosé ne fut donc pas tant M. Wellstone que l’administration Bush, qui avait réussi à démontrer le peu d’efficacité d’un volet essentiel de l’aide versée à la Colombie! À son retour aux États-Unis, M. Wellstone insista pour que cette aide soit interrompue, tant et aussi longtemps que la situation des droits de la personne dans ce pays ne s’améliorerait pas. L’ironie de cette histoire ne doit pas nous faire oublier qu’en 2002, le contrôle du Sénat par les Démocrates dépendait grandement de la réélection de ce politicien farouchement opposé au projet d’intervention militaire en Irak. Le 25 octobre, alors que les sondages le donnaient vainqueur, M. Wellstone périt dans un mystérieux accident d’avion en compagnie de son épouse, sa fille, trois conseillers et deux pilotes.

L'arroseur arrosé : Avant-propos

Les cinq pays de la Communauté andine (Bolivie, Colombie, Équateur, Pérou et Venezuela) constituent l’un des trois principaux foyers de la production mondiale de substances illicites d’origine naturelle — bien que l’une d’entre elles, le cannabis, soit désormais cultivé à peu près partout sur la planète. Les autres foyers importants sont le « Triangle d’Or » (espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande) et le « Croissant d’Or » (espaces frontaliers contigus de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan). Un point commun à toutes ces régions est leur grande instabilité politique, ainsi que leur histoire ponctuée d’épisodes de violence (coups d’État, guerres civiles, etc.)

Si ces violences, qui perdurent depuis des décennies, trouvent souvent leur source dans les rivalités ethniques, l’injustice économique ou les intérêts géopolitiques des grandes puissances, il n’en demeure pas moins que la prohibition des drogues a contribué à les envenimer. En effet, il est largement admis que l’argent provenant du trafic de substances illicites sert à financer les activités des groupes armés de toutes sortes. Le démontrer ne fera toutefois pas partie des objectifs de ce document, non plus qu’exposer les fondements religieux, moraux ou hygiéniques justifiant la prohibition de certaines substances plutôt que d’autres. Toujours est-il qu’une analyse simpliste de ce lien entre drogue et conflit armé sert à légitimer les mesures d’éradication, alors que les fondements de la prohibition ne sont presque jamais remis en question.

Quant aux informations concernant l’impact environnemental de la production de substances illicites, elles sont rarissimes. En Afghanistan ou au Myanmar, cela s’explique non seulement par l’opacité des régimes politiques en place, mais aussi par les dangers inhérents à effectuer des recherches scientifiques indépendantes dans ces régions. Dans les pays d’Amérique du Nord, le manque de données fiables semble plutôt relié à une certaine hypocrisie, qui porte les milieux politiques et académiques à minimiser l’ampleur du phénomène.

Heureusement, les données concernant les pays de la Communauté andine sont plus abondantes. Dans une optique comparative entre la Colombie — épicentre de toutes les violences — et les pays avoisinants, ce document étudiera plus spécifiquement : 1) les fondements en droit international de l’éradication des cultures illicites; 2) la relation entre l’environnement et les mesures d’éradication; et 3) la protection de l’environnement en temps de conflit armé (puisqu’il est quasiment impossible de dissocier les mesures d’éradication des conflits armés dans lesquels elles s’insèrent). Le droit international humanitaire peut-il être un rempart efficace contre la dégradation de l’environnement? Son respect pourrait-il favoriser une amélioration de la situation sociopolitique des pays concernés une fois la paix revenue?

L'arroseur arrosé : 1. Le régime international de prohibition des drogues

Si l’on exclut les tentatives de la Chine d’interdire l’importation d’opium à partir de 1792, le régime international de prohibition de certaines drogues aura bientôt cent ans. En effet, les jalons de ce régime ont été posés en 1909 lors de la Conférence de Shanghaï, et concrétisés en 1912 par la Convention sur l’Opium de La Haye. Ce régime s’est graduellement transformé en échafaudage complexe de conventions spécialisées dont le motif principal était — officiellement du moins — la restriction de l’usage de certaines plantes et « stupéfiants » à des fins médicales et scientifiques.

L’éradication des cultures illicites à la source — concept qui fera l’objet d’une attention particulière dans ce document — fit son apparition dans le Protocole visant à limiter et a réglementer la culture du pavot, ainsi que la production, le commerce international, le commerce de gros et l’emploi de l’opium (Protocole de New York) de 1953. Ce concept fut assez mal reçu par les pays du Sud, alors en voie de décolonisation et peu enclins à accepter une ingérence étrangère dans le domaine de leurs ressources naturelles. En 1961, l’adoption de la Convention unique sur les stupéfiants [4] (Convention unique) a abrogé le Protocole de New York et toutes les conventions précédentes, en recyclant néanmoins un système de classification à la méthodologie douteuse et datant de 1931, et en ciblant particulièrement trois stupéfiants d’origine naturelle — la feuille de coca, le pavot à opium, le cannabis et leurs dérivés. La Convention unique avait aussi pour but d’abolir la mastication de la feuille de coca dans un délai de vingt-cinq ans à compter de son entrée en vigueur, objectif qui apparaît aujourd’hui complètement irréaliste.

La Convention unique a été amendée et renforcée par le Protocole du 25 mars 1972 portant amendement de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961 (Protocole de Genève). C’est à ce moment que le concept d’éradication à la source des cultures illicites a refait surface, par l’ajout de ces quelques lignes à l’article 22 §2 :

La Partie qui interdit la culture du pavot à opium ou de la plante de cannabis prendra les mesures appropriées pour saisir les plants cultivés illicitement et pour les détruire, sauf pour de petites quantités nécessaires pour la Partie aux fins de recherche scientifique.

Le Protocole de Genève a prévu en outre une aide financière aux pays dans lesquels l’application de la Convention pose problème (article 14 bis). Le concept de « développement alternatif » a donc fait son apparition pour la première fois en droit conventionnel. La responsabilité de son application pratique fut attribuée au Fonds des Nations unies pour la lutte contre l’abus de drogues (FNULAD, fondé en 1971), auquel succéda le Programme des Nations Unies pour le contrôle international des drogues (PNUCID) à partir de 1990.

Enfin, le régime de prohibition a pris une tournure beaucoup plus sévère à partir de 1988. Bien que des sanctions pénales aient été suggérées ou appliquées dès le début du XXe siècle, la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes [5] a considérablement restreint la marge de manœuvre des États en ce qui concerne les moyens déployés pour contrôler les substances, à en juger par l’article 3 §2:

Sous réserve de ses principes constitutionnels et des concepts fondamentaux de son système juridique, chaque Partie adopte les mesures nécessaires pour conférer le caractère d’infraction pénale conformément à son droit interne, lorsque l’acte a été commis intentionnellement, à la détention et à l’achat de stupéfiants et de substances psychotropes et à la culture de stupéfiants destinés à la consommation personnelle en violation des dispositions de la Convention de 1961, de la Convention de 1961 telle que modifiée ou de la Convention de 1971.

Bien que cette convention stipule, à l’article 14 §1, que les mesures prises par les Parties « ne seront pas moins strictes » que les dispositions applicables aux termes des conventions précédentes, deux échappatoires permettent toutefois à un État d’éviter le recours aux sanctions pénales. Il s’agit bien entendu de ses « principes constitutionnels », mais aussi de l’utilisation des stupéfiants dans un cadre traditionnel, mentionnée à l’article 14 §2:

2. Chaque Partie prend des mesures appropriées pour empêcher sur son territoire la culture illicite de plantes contenant des stupéfiants ou des substances psychotropes comme le pavot à opium, le cocaïer et la plante de cannabis, et pour détruire celles qui y seraient illicitement cultivées. Les mesures adoptées doivent respecter les droits fondamentaux de l’homme et tenir dûment compte des utilisations licites traditionnelles — lorsque de telles utilisations sont attestées par l’histoire — ainsi que de la protection de l’environnement.


[4] Convention unique sur les stupéfiants de 1961 telle que modifiée par le Protocole du 25 mars 1972 portant amendement de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, 8 août 1975, 976 R.T.N.U. 105. En ligne: http://www.unodc.org/pdf/convention_1961_fr.pdf
[5] Convention des Nations Unies contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes, 19 décembre 1988, Doc. NU E/Conf.82/15. En ligne: http://unodc.org/pdf/convention_1988_fr.pdf

L'arroseur arrosé : 1.1. La réaction des pays de la Communauté andine

En rapport avec ces échappatoires, la position officielle de trois pays andins mérite d’être étudiée. D’une part, la Bolivie a clairement rejeté la voie de la criminalisation, comme en témoignent les déclarations suivantes [6], émises lors de la signature de la Convention, et confirmées lors de sa ratification:

La République de Bolivie formule une réserve expresse à l’égard du paragraphe 2 de l’article 3 et déclare que lesdites dispositions, qui pourraient s’interpréter pour qualifier de criminelles l’utilisation, la consommation, l’acquisition et la culture de la feuille de coca pour l’usage personnel, lui sont inapplicables.

Pour la Bolivie, une telle interprétation desdites dispositions est contraire aux principes de sa Constitution et aux règles fondamentales de son ordre juridique qui consacre le respect de la culture, des utilisations licites, des valeurs et de la personnalité des nationalités qui composent la population bolivienne.

L’ordre juridique bolivien reconnaît le caractère ancestral de l’utilisation licite de la feuille de coca, qu’une grande partie de la population bolivienne utilise depuis des siècles. En formulant cette réserve, la Bolivie considère:

[...]

- qu’elle est largement utilisée et consommée en Bolivie et que, par conséquent, si l’on acceptait d’interpréter ainsi la disposition en question, une grande partie de la population bolivienne pourrait être qualifiée de criminelle et sanctionnée comme telle; c’est pourquoi l’interprétation de l’article dans le sens indiqué est inapplicable à la Bolivie;

[...]

Par cette prise de position, la Bolivie ne laisse aucun doute quant à l’interprétation des échappatoires. La position du Pérou, plus laconique, reflète tout de même celle de la Bolivie:

Le Pérou formule une réserve expresse à l’égard de l’alinéa a) ii) du paragraphe 1 de l’article 3 relative aux infractions et aux sanctions qui cite la culture parmi les activités qualifiées d’infractions pénales sans établir la distinction nécessaire et précise entre culture licite et culture illicite. En conséquence, il formule également une réserve expresse à l’égard de la portée de la définition du trafic illicite donnée à l’article premier où il est fait allusion à l’alinéa a) ii) du paragraphe 1 de l’article 3.

D’autre part, la Colombie a choisi de légitimer la « criminalisation de la culture de la feuille de coca » à condition qu’elle soit jumelée avec des mesures de développement alternatif, ce qui est tout à fait dans l’esprit de la Convention unique telle que modifiée par le Protocole de 1972:

2. La Colombie estime que la criminalisation de la culture de la feuille de coca doit aller de pair avec une politique de développement de remplacement qui tienne compte des droits des collectivités indigènes concernées et de la protection de l’environnement. Dans le même sens, elle considère que le traitement discriminatoire, inéquitable et restrictif réservé à ses produits agricoles d’exportation sur les marchés internationaux, loin de favoriser la lutte contre les cultures illicites est, au contraire, à l’origine de la détérioration de la situation sociale et écologique dans les zones visées. De même, l’État colombien se réserve le droit d’évaluer en toute autonomie l’incidence sur l’environnement des politiques de lutte contre le trafic des stupéfiants dans la mesure où celles d’entre elles qui ont des conséquences néfastes pour les écosystèmes vont à l’encontre de sa constitution.

Cette déclaration démontre par ailleurs que la protection de l’environnement et des écosystèmes était au coeur des préoccupations de la Colombie, ce qui est plutôt positif. Toutefois, l’échec des mesures de développement alternatif est implicitement annoncé par l’admission du « traitement discriminatoire, inéquitable et restrictif réservé à ses produits agricoles ».

On peut supposer que le succès du développement alternatif dépend minimalement de deux facteurs : 1) que les sommes qui y sont consacrées soient égales ou supérieures à celles allouées à l’éradication, et 2) que les débouchés internationaux rendent les cultures de remplacement aussi attrayantes économiquement que les cultures illicites. Malheureusement, ces conditions qui apparaissaient plausibles en 1972 ne se sont pas matérialisées. La déclaration faite par la Colombie en 1988 laissait donc entrevoir qu’elle considérerait légitime d’appliquer des mesures de criminalisation, malgré l’insuffisance et l’inefficacité des cultures de remplacement.

Au moment d’écrire ces lignes, les cocaleros de Bolivie forment un groupe politique incontournable de la vie politique et de la société bolivienne. Appauvris mais organisés, les paysans ont porté leur leader Evo Morales jusqu’à la présidence du pays. La Colombie, quant à elle, s’enlise dans un conflit sans issue prévisible. Attentats à la bombe, populations déplacées, assassinats et prise d’otages sont le lot quotidien de sa population. Le Venezuela et l’Équateur, relativement moins touchés par les cultures illicites, résistent tant bien que mal à la déstabilisation dans leurs zones frontalières. Enfin, le Pérou a pour sa part obtenu « une apparence de bons résultats » en alliant des mesures d’éradication respectueuses des paysans et de vastes programmes de cultures de remplacement. Mais cela est sans doute dû au fait que ce pays fut le premier à mettre de telles mesures en place, ce qui a entraîné une hausse de la production de coca et de pavot dans les pays voisins, par effet de vases communicants.


[6] Acte final de la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes, 20 décembre 1988, Doc. NU E/CONF.82/14. En ligne: Collection des Traités
http://untreaty.un.org/FRENCH/bible/frenchinternetbible/partI/chapterVI/...

L'arroseur arrosé : 2. Impacts environnementaux de la prohibition

Le régime prohibitionniste mondial institué entre 1961 et 1988 a créé une économie parallèle dont les effets sur l’environnement sont indéniables, bien que peu étudiés scientifiquement. À l’échelle mondiale, une manière aisée de les recenser est la géographie.

L'arroseur arrosé : 2.1. Impacts environnementaux généraux (sur les lieux de production, de consommation et de trafic)

2.1.1 Impacts sur les lieux de production

Les dommages infligés à l’environnement dans les pays de la Communauté andine seront détaillés un peu plus loin. Mais une chose à préciser d’entrée de jeu est que la distinction entre pays producteurs et consommateurs, qui était assez nette à l’époque de l’adoption des conventions, a tendance à devenir de plus en plus floue. Alors que les pays du Sud étaient généralement des lieux de production et de transit des substances illicites, de nombreux facteurs (guerres, effondrement économique, déplacements de populations) ont destructuré les sociétés traditionnelles et donné lieu à une explosion de la dépendance aux drogues sur tous les continents. Ainsi, le Brésil est devenu le second marché mondial en importance derrière les États-Unis en ce qui a trait à la cocaïne, alors que les pays d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord ont développé une véritable industrie parallèle de production de cannabis, d’ecstasy, etc. [7]

Une autre distinction géographique traditionnelle, cette fois entre les campagnes « productrices » et les villes « consommatrices », ne tient pas la route non plus. Le phénomène des grow ops (cultures hydroponiques de cannabis en milieu urbain) en témoigne, tout comme l’usage du crystal meth (métamphétamines) dans les petites communautés rurales d’Amérique du Nord. Cette drogue de synthèse est obtenue à peu de frais à l’aide de précurseurs bon marché :

One method combines red phosphorous, usually taken from the strips on matchboxes; pseudoephedrine, from cold tablets; and iodine. The other method, more common in farming country, involves anhydrous ammonia, a liquid fertilizer, cooked with pseudoephedrine and lithium, taken from car batteries. [8]

Ces méthodes de production dégageraient 6 parties de résidus toxiques pour chaque partie de drogue stimulante obtenue, selon des sources policières :

DEA officials estimate that for each pound of meth produced, a lab operator winds up with 6 pounds of toxic waste, including leftover chemicals such as anhydrous ammonia and lye, and solid meth residue. [...] In fiscal 2002, the DEA reported more than 9,000 lab raids, up from just more than 800 in 1995. [9]

En résumé, les activités de production de drogues illicites ont lieu autant dans les villes que dans les campagnes, au Nord comme au Sud. Alors que le crystal meth a suscité un début de prise de conscience environnementale en Amérique du Nord, les pays de la Communauté andine demeurent encore de grands producteurs fortement associés à la cocaïne dans l’imaginaire collectif nord-américain. Pour des raisons historiques, la Colombie est littéralement stigmatisée, ce qui contribue à légitimer, auprès de l’opinion publique, les programmes d’éradication entrepris dans ce pays.

2.1.2 Impacts sur les lieux de consommation

Comme il a été mentionné plus haut, la consommation de drogues de par le monde affecte surtout les grandes villes, sans que cela ne leur soit exclusif. Mais comment ce phénomène social affecte-t-il l’environnement? Il semble en tout cas que les dommages causés par la consommation en contexte prohibitionniste vont beaucoup plus loin que les seringues abandonnées dans les ruelles ou la propagation du VIH, à en croire le chercheur Avi Brisman. Celui-ci a tenté d’illustrer le lien causal existant entre 1) la peur de la criminalité chez l’Américain moyen; 2) le déclin des centre-villes (et son corollaire, le phénomène d’expansion sans fin des banlieues); et 3) l’engouement pour les véhicules utilitaires sport (VUS) aux allures de chars d’assaut, dans le but de démontrer que la criminalisation et la marginalisation des usagers de drogues est un frein au développement durable! [10]

Cet exemple, tiré d’une réalité nord-américaine certes très différente de celle vécue par le paysan péruvien, nous invite tout de même à considérer l’impact à long terme des activités de production et d’éradication des drogues dans un contexte de criminalisation. Se pourrait-il que ces activités finissent par destructurer de manière irréversible la société et l’environnement des pays andins?

2.1.3 Impacts du commerce illicite (trafic)

La dissimulation des activités d’acheminement des substances illicites à destination, via de nombreux points d’entrée et de sortie (centres régionaux, ports internationaux, etc.) rend l’évaluation objective de leurs effets quasi impossible. On peut parier que les dommages environnementaux les plus grands sont dûs à la déforestation et à la dispersion de produits chimiques reliées à l’existence de dizaines, voire de centaines de pistes d’atterrissage construites en pleine jungle.

À cela s’ajoute l’impact des Forward Operating Locations (FOL), bases militaires dont la raison d’être officielle est d’intercepter les avions servant au trafic des substances illicites. Des FOL ont été construites à Curaçao, Aruba et Manta (Équateur), afin de lancer les quelque 2000 missions annuelles de surveillance aérienne qui partaient de la base aérienne d’Howard (Panama) jusqu’en 1999. [11] Or, les problèmes environnementaux qu’ont affrontés courageusement les résidents de l’île de Vieques, au large de Porto Rico, en disent long sur le peu de cas que les forces américaines (en l’occurrence, la U.S. Navy) font du principe de précaution sur les territoires qu’ils occupent. [12] Enfin, un « incident isolé » comme l’immunité accordée à 5 soldats américains, arrêtés en mars 2005 pour avoir tenté d’importer 16 kg de cocaïne [13] — lorsque confronté aux propos de l’ex-détective Michael Levine [14] — donne l’impression que l’utilisation des bases américaines à des fins de trafic de stupéfiants est plutôt monnaie courante. Une fois de plus, la distinction devient floue entre les installations servant au narcotrafic, et les installations servant à contrer ce trafic. Et puisque les FOL servent aussi des intérêts géostratégiques plus généraux comme le contrôle des ressources énergétiques, une évaluation objective de l’impact des activités strictement reliées aux drogues devient quasiment impossible.


[10] Brisman, Avi, 2004. « Double Whammy : Collateral Consequences of Conviction and Imprisonment for Sustainable Communities and the Environment », Wm. & Mary Envtl. L. & Pol'y Rev., 28, 2, pp. 423-475.
[11] Armenta, Amira et al., éd., 2003. « Forward Operation Locations in Latin America : Transcending Drug Control ». Drugs & Conflict, 6. Amsterdam : Transnational Institute, p. 3.
[12] « US Navy begins ‘last’ Vieques exercise », 13 janvier 2003. En ligne : BBC News World Edition, http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/americas/2655633.stm. Des obus à l’uranium appauvri ont été amplement utilisés dans les exercices conduits sur cette île depuis 1947, ce qui a donné lieu à un accroissement du taux de cancer parmi la population.
[13] « Colombia ‘will not try US troops’ », BBC News World Edition, 7 avril 2005. En ligne : http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/4420329.stm
[14] Levine, Michael, 2002. « Mainstream Media : The Drug War’s Shills », dans Kristina Borjesson, éd., Into the Buzzsaw : Leading Journalists Expose the Myth of a Free Press. New York : Prometheus. Fort de ses 25 ans d’expérience à la DEA, Levine n’hésite pas à affirmer que la CIA — que ses collègues surnommaient « Cocaine Import Agency » — s’est lancée dans le trafic de drogue à grande échelle, en Asie du Sud-Est puis en Amérique centrale.
[15] Armenta, Amira, et al., éd., 2003. Op. cit., p. 10.

L'arroseur arrosé : 2.2. Impacts environnementaux dans les pays de la Communauté andine

Ce panorama général nous amène au contexte particulier de la région andine. Les impacts environnementaux peuvent être reliés à deux sources principales, soit : 1) la production elle-même, et 2) les programmes d’éradication des cultures illicites.

2.2.1 Impacts de la production en tant que telle

À l’instar de la production de crystal meth dans des laboratoires clandestins d’Amérique du Nord, l’extraction des principes actifs du pavot ou du cocaïer dans des installations qui ne sont soumises à aucune réglementation, a engendré une dispersion incontrôlée des précurseurs chimiques, qui a résulté le plus souvent en la pollution des cours d’eau et des nappes phréatiques :

[T]he runoff from Colombian prohibited drug processing facilities [is estimated] at a total of 20 million litres per year of ethyl ether, acetone, ammonia, sulfuric acid, and hydrochloric acid. The environmental effects of pollution from illicit crops and their economy remain the subject of much speculation and little systematic research. [16]

À cela s’est ajoutée l’action de pesticides et fertilisants employés à des fins agricoles. Mais puisque les plantations illégales sont souvent entrecoupées de cultures vivrières (au Pérou, cela était même encouragé par le Sentier Lumineux) [17], il devient très difficile de déterminer avec certitude quel en est leur impact réel sur les ressources aquatiques.

Une autre conséquence importante des cultures illicites est la déforestation :

A substantial proportion of the coca and poppy crop expansion in the Andean countries has been done at the expense of primary tropical forests. Low-altitude humid forests have been destroyed to plant coca, and high-altitude forests have been cut to plant opium poppies. The environmental loss exceeds the area planted with illegal crops because for each hectare of coca or poppy peasants cut down 3 or 4 hectares of forest. [18]

A priori, la déforestation semble être une réalité plus facilement quantifiable que la pollution des cours d’eau. En effet, avec la géomatique il devient possible de calculer précisément le nombre d’hectares de forêt tropicale sacrifiée à des fins agricoles, et de déterminer dans quelle proportion les zones déboisées sont consacrées aux cultures illicites, sans que des chercheurs ne doivent mettre leur vie en danger en allant prélever des échantillons dans les zones à risque.

Toutefois, Maria Álvarez, de l’Université Columbia, remet en question beaucoup de certitudes en posant la question : « la paix pourrait-elle être pire que la guerre pour les forêts colombiennes? » [19] En effet, en contexte de conflit armé, le couvert forestier est d’une importance stratégique capitale, tant pour la guérilla que pour les paramilitaires, et ces groupes jouent un rôle de conservation des forêts non négligeable. De plus, les impacts écologiques des cultures illicites doivent être comparés non pas avec un utopique « impact zéro », mais avec l’impact qu’auraient les activités licites initiées en temps de paix, comme l’exploitation minière, les coupes à blanc, l’agriculture extensive, etc. Les cas de l’Amazonie brésilienne et de certaines îles indonésiennes (Bornéo, Irian Jaya) nous rappellent à juste titre que la déforestation massive survient le plus souvent en temps de « paix ». Par conséquent, il se pourrait que le conflit qui affecte présentement la Colombie (malgré les effets environnementaux néfastes des routes construites illégalement, des pipe-lines éventrés ou des activités d’éradication par épandages aériens) soit la moins néfaste des situations. Les autorités devront donc se préparer à mettre sur pied des mesures de conservation efficaces, dans les zones présentement « protégées à la pointe du fusil » (under ‘gunpoint conservation,’), car la protection dont elles jouissent disparaîtra lors du retour des guerilleros à la vie civile. [20]

Il n’en demeure pas moins que la pollution des cours d’eau et la déforestation qui affligent les pays andins ont été récupérés dans le discours prohibitionniste nord-américain. Par exemple, lors du Jour de la Terre de 2002, le journal The Oregonian a publié une lettre d’opinion du Drug Czar (directeur de l’Office of National Drug Policy des États-Unis) dont voici quelques extraits :

Consider the Andes and Amazonian regions of South America. In countries such as Colombia and Peru, astonishing environmental riches abound. [...]

But that diversity is rapidly being destroyed. Environmental journalist Stephanie Joyce, reporting in International Wildlife, described what she saw in the Andean region: "a devastated landscape… an accordion of scarred red hillsides dotted with rotting tree stumps. The forest has disappeared as far as the eye can see."

Who cut down the forest, wiped out the fragile wildlife, depleted the soil and left behind a chemically poisoned scar that had once been rain forest? It’s a tragic story of greed and dependency. But the culprit here isn’t a rapacious corporation. It’s our demand for illegal drugs.

[...]

The nations and our own government have tried to curtail cocaine production by spraying coca fields with glyphosate, the chemical compound that has been used safely by millions of Americans for years. But our spraying is not the engine driving all this environmental destruction; it’s the growing and processing of cocaine itself. Illegal drug manufacturers, obviously, follow no environmental or safety rules. [21]

2.2.2 Impacts de l’éradication des cultures illicites

Dans les pays de la Communauté andine, les épandages aériens d’herbicides ont commencé dès 1978. Les substances utilisées à l’époque étaient non seulement le glyphosate, mais aussi le paraquat (interdit aux États-Unis depuis). Au cours des années 1980, des tests furent effectués au Pérou, en Colombie, au Guatemala et à Panama contre les plantations de coca, de pavot et de cannabis. Les herbicides testés portaient des noms tels qu’imazapyr, tebuthiuron, 2,4-D, hexaxinone. [22]

Ce que le Drug Czar ne mentionne pas dans sa lettre à saveur environnementaliste est que l’éradication actuelle des cultures illicites, lorsqu’effectuée par le biais d’épandages aériens (donc à une grande distance de la cible), ne respecte pas le mode d’emploi énoncé par les fabricants. Cette lettre laisse également entendre que le glyphosate est peu dommageable lorsqu’appliqué correctement, ce qui est de moins en moins certain :

According to a 2002 report by the California EPA Department of Pesticide Regulation, unintentional worker exposure to small amounts of glyphosate herbicides caused burning of eyes, blurred vision, dizziness, skin rashes, rapid heartbeat, difficulty breathing, headaches, nausea, and diarrhea, among other symptoms. Studies of farmers and others workers exposed to glyphosate herbicides found associations with the cancer non-Hodgkin’s lymphoma and increased risk of miscarriages and premature births in farm families. Chronic toxicity studies have not been conducted for glyphosate herbicide formulations, which are known to be more toxic than glyphosate alone, and therefore no suitable data exists to predict possible long-term health effects. [23]

Il est à noter que la formule employée en Colombie contient aussi de l’eau ainsi que du Cosmoflux-411F et du Cosmo-InD. Ces derniers sont des agents de surface (composés tensioactifs) destinés à faciliter l’absorption du glyphosate par les plantes visées. [24]

Par ailleurs, un effet pernicieux des programmes d’éradication, rapporté par plusieurs auteurs, est l’abandon des terres contaminées et la colonisation de nouvelles terres situées loin des zones sujettes aux épandages. Par conséquent, les programmes d’éradication aggravent les problèmes environnementaux de la région en causant un déboisement supplémentaire! Sinon, les cultures extensives sont parfois remplacées par de minuscules parcelles en milieu forestier, y compris dans les parcs nationaux.


[16] Álvarez, María D., 2001. « Could peace be worse than war for Colombia’s forests? » The Environmentalist, 21, p. 306.
[17] Thoumi, Francisco E., 2003. Illegal drugs, economy, and society in the Andes. Baltimore : Johns Hopkins University Press, p. 249.
[18] Ibid., p.168.
[19] Álvarez, María D., 2001. Op. cit., pp. 305-315.
[20] Ibid., p. 308.
[21] John Walters, « The Other Drug War », The Oregonian, 22 avril 2002. En ligne : U.S. Department of State, http://www.state.gov/g/inl/rls/op/2001/9637.htm
[22] Jelsma, Martin, 2000. Chronology : chemical and biological War on Drugs. Amsterdam : Transnational Institute. En ligne : http://www.tni.org/drugschembio-docs/crono-e.pdf
[23] Marsh, Betsy, 2004. Going to Extremes: The U.S.-Funded Aerial Eradication Program in Colombia. Washington, D.C. : Latin American Working Group, p. 29. En ligne : http://www.lawg.org/docs/Going2ExtremesFinal.pdf
[24] Montañés, Virginia et al., éd., 2001. « Fumigation and Conflict in Colombia : In the Heat of the Debate », Drugs & Conflict, 2, p. 5. Amsterdam : Transnational Institute. En ligne : http://www.tni.org/reports/drugs/debate2.pdf

L'arroseur arrosé : 2.3. Liens avec les grands principes du droit de l’environnement

L'exercice de recensement des faits présenté dans les pages précédentes ne pourrait être complet, sans que l’on établisse les liens avec au moins deux grands principes du droit international de l’environnement.

2.3.1 Le principe de précaution

À la lumière des informations recensées ci-haut, il faut se demander ce qu’il advient du principe de précaution, d’une importance capitale en droit de l’environnement. Curieusement, celui-ci semble jusqu’à maintenant avoir été appliqué plus volontiers par les firmes transnationales, dans la ligne de mire des ONG et autres membres de la société civile, que par les acteurs étatiques!

In May 1988, following protests by Peruvian ecologists and peasants, U.S. Ely Lilly Co. decided to stop selling Tebuthiuron, or “Spike,” to the U.S. government for the coca eradication program in Peru, on the basis that it had not been tested for use in Peru’s environment. Likewise, in the late nineties, a U.S. proposal to begin using Spike to eradicate coca crops in Colombia was strongly opposed by environmental groups and the manufacturer, Dow Chemical. According to Dow, “…it is our desire that this product not be used for illicit crop eradication. It can be very risky in situations where the territory has slopes, rainfall is significant, desirable plants or trees are nearby, and application is made under less-than-ideal circumstances.” In July 2003, the British company Imperial Chemical Industries (ICI) requested that authorities stop using the additive Cosmoflux in the spray mixture in Colombia. According to ICI, which manufacturers one the key ingredients in Cosmoflux, the additive had not been properly tested for use in eradicating illicit crops. [25]

Dans un autre ordre d’idées, le Congrès des États-Unis a envisagé à la fin des années 1990 un projet d’éradication du cocaïer à l’aide du mycoherbicide Fusarium oxysporum. Des expériences ont été menées dans un laboratoire d’Ouzbékistan en ce sens. Cela a entraîné une levée de boucliers de la part de la société civile colombienne et de la communauté internationale (voir au point 3.3.1) et une position défensive de la part de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) :

The UNODC’s position now is more nuanced. According to Howard Stead, head of the organization’s scientific section, although “to date, studies have offered no evidence that the fungus can cause environmental damage,” the mere possibility of such harm is still serious cause for concern, and the office recommends further study before the substance is considered for widespread use. The U.N. agency also stated that it is not considering use of the fungus in its programmes or continued research in this area. [26]

Il est à noter qu'en 1999, l'État de Floride a refusé d'utiliser le Fusarium sur son territoire aux fins de lutte contre le de cannabis, vu la grande longévité de ce champignon dans les sols chauds, et les risques de mutation que cela pourrait causer. Toutefois, les faits établis ci-haut n’ont pas empêché les États-Unis de refaire des pressions sur la Colombie, à la fin de 2003, pour que ce pays consente à reprendre lui-même les tests.

2.3.2 Le principe d’interdiction des dommages transfrontières

Enfin, il faut mentionner que les épandages aériens dans la région de Putumayo (sud de la Colombie) ont causé des dommages transfrontières étendus. De 2000 à 2004, environ 37 000 hectares de cultures vivrières situées à la frontière nord de l’Équateur ont en effet été touchés par des nuages toxiques, voyageant à partir de la Colombie sur des distances de plusieurs kilomètres. De nombreux problèmes de santé ont été rapportés chez les paysans. [27] Bien que le lien de causalité soit difficile à établir entre les témoignages des paysans et les activités menées outre-frontière, la stratégie initiale de l’Équateur a été de demander que soit établie une zone-tampon de 10 km, ce qui a donné lieu à un accord verbal et de nombreuses séances bilatérales de consultation et d’information, « destinées à gagner du temps » selon certains.


[25] Marsh, Betsy, 2004. Op. cit., p.16.
[26] Jelsma, Martin, 2004. « The Re-emergence of the Biological War on Drugs », Drug Policy Briefing, 7. Amsterdam : Transnational Institute, p. 2. En ligne : http://www.tni.org/policybriefings/brief7.pdf
[27] Edwards, Sandra G., 2004. Ecuador Gets Colombia’s Drift—Aerial Eradication of Coca Crops on the Border. Washington, DC : Washington Office on Latin America, pp. 3-4.

L'arroseur arrosé : 3. Protection de l’environnement et conflit armé

La catégorisation des conflits armés dépend beaucoup du caractère interétatique ou interne des hostilités. C’est pourquoi il convient de rappeler rapidement les origines du lien entre les drogues illicites, l’ingérence des États-Unis et les violences qui secouent les pays de la Communauté andine depuis plusieurs décennies.

L'arroseur arrosé : 3.1. Un conflit international?

La guerre à la drogue (War On Drugs), que certains militants n’hésitent pas à surnommer « guerre contre certaines drogues » (War On Some Drugs), est un concept qui a fait son apparition pour la première fois en 1968, lors d’un discours électoral de Richard Nixon tenu à Disneyland. [28] Dès cette époque, les réalités du conflit armé et de la production et consommation de drogues illicites étaient interreliées, puisque la grande majorité des toxicomanes états-uniens étaient en fait des vétérans de la guerre du Viêt-Nam ayant développé leurs habitudes de consommation lors de leur séjour en Asie du Sud-Est. Par ailleurs, certains opposants politiques du Parti Républicain (groupes noirs radicaux, hippies, étudiants) s’avéraient être de grands consommateurs de drogues douces.

Avec un peu de recul, la guerre à la drogue telle que formulée initialement apparaît donc, au plan interne, comme un moyen de marginaliser des opposants politiques. Avec Nixon bien en selle à la présidence des États-Unis, elle prit donc son essor en 1973, avec la création de la Drug Enforcement Administration (DEA). Le slogan War on Drugs est revenu en force en 1984 sous la présidence de Ronald Reagan et, en mode électoral une fois de plus, en 1989 lors de la campagne de George H. W. Bush. Somme toute, cela fait donc déjà près de trente ans que le terme guerre est utilisé, politiquement et médiatiquement, dans un contexte très différent des guerres interétatiques ou civiles couvertes par le droit humanitaire.

Au plan externe, l’ingérence des États-Unis en Amérique centrale et du Sud est une réalité depuis la Doctrine Monroe (1823) et surtout le Corollaire de Roosevelt (1904), mais le vocabulaire utilisé pour justifier les opérations de ce pays dans son « arrière-cour » a beaucoup changé. La lutte contre le communisme s’est graduellement métamorphosée en War on Drugs et, plus récemment, en War on Terror.

3.1.1 Le Plan Colombie et ses dérivés

Dans la région andine, la guerre à la drogue a pris une ampleur inusitée avec la mise en œuvre du Plan Colombie, consistant en l’octroi, à partir de juillet 2000 et jusqu’à la fin de 2001, d’une « aide d’urgence » de 1,3 milliard de dollars USD destinée à soutenir les forces armées colombiennes, en vertu du Military Construction Appropriations Bill. Concrètement, en plus de l’entraînement des troupes nationales, les actions des militaires américains (et des contractuels civils les accompagnant) consistent à fournir des renseignements et un appui logistique aux opérations antidrogue elles-mêmes. L’appui logistique peut en fait aller aussi loin que le don d’hélicoptères : 84 appareils Black Hawk ont ainsi été fournis aux forces de sécurité colombiennes depuis 1999. [29]

Pour l’année 2002, l’Administration Bush a pour sa part ajouté une enveloppe additionnelle de 731 millions $ baptisée Andean Counterdrug Initiative. Bien que cette somme soit en grande partie dévolue à la Colombie, l’accent mis sur la région andine dans son ensemble apparaît comme un retour à la stratégie connue sous le nom d’Andean Initiative, lancée sous George H. W. Bush en 1989. [30]

Par ailleurs, le lancement en 2003 du Plan Patriota, pour la première fois, a eu pour objectif prioritaire non pas la lutte contre la drogue, mais la protection du pipe-line Caño Limón-Coveñas et la reprise de territoires présentement contrôlés par la guérilla, situés dans les départements d’Arauca (près de la frontière vénézuelienne), de Caqueta, Guaviare et Meta (sud du pays). [31] En fait, la guérilla colombienne et les forces paramilitaires ont été déclarées « organisations terroristes » en avril 2002. [32] Vu l’implication de ces organisations dans le trafic de drogue, le budget de lutte contre les « narcotiques » peut donc, depuis août de cette même année, être affecté légalement aux mesures anti-insurrectionnelles, tandis que les programmes dédiés spécifiquement à la lutte contre le terrorisme et créés à la suite des attentats du 11 septembre 2001 ne se voient allouer qu’une très petite partie du budget alloué à la région andine :

On 2 August 2002, a legal provision regarding anti-terrorist emergency funds (HR 4775) allowed “the Colombian government to use all past and present counter-drug aid – all the helicopters, weapons, brigades and other initiatives of the past several years – against the insurgents.” [33]

Par conséquent, le Plan Patriote peut être exécuté en grande partie grâce à des programmes antidrogue déjà bien établis qui reprennent un nouvel élan dans une logique paramilitaire :

Of the 22,855 Latin Americans trained by the U.S. military in 2003, the greatest number, 5,506, took Light Infantry, which teaches such traditional basic military skills as small-unit tactics, operations in difficult terrain, and marksmanship. Some 1,650 Bolivian police took a civic action course, while 1,234 soldiers from a variety of countries learned riverine skills, applicable to both counternarcotics and counterinsurgency. [34]

Il existe cependant une tendance, de la part des États-Unis, à vouloir garder un profil bas quant à la présence réelle de ses ressortissants dans la région. Le Congrès a, par exemple, imposé un troop cap (seuil numéraire de troupes au sol à ne pas dépasser) en 2000, afin d’éviter l’enlisement des troupes dans un scénario digne du Viêt-Nam. Mais l’intensification du conflit a mené à une contestation du seuil établi en 2000. Après un aller-retour entre le Congrès et le Sénat, un comité spécial conjoint a approuvé une augmentation de ce seuil à 800 soldats et 600 contractuels le 8 octobre 2004. [35] Or, à en croire le passage ci-dessous, le nombre de personnes impliquées en Colombie aurait déjà dépassé ce nouveau seuil :

[I]n view of the fact that the law refers to ‘U.S. citizens’, the State Department and the various contracting firms active in the country, like DynCorp, are hiring personnel from Guatemala, Honduras and Peru in order to keep within the fixed limits. To make matters worse, some Central American pilots interviewed by DynCorp have disclosed to the press that they were asked to demonstrate having experience in combat. [36]

Il est à noter que l’expérience de combat mentionnée ci-haut est requise parce que les avions servant aux épandages aériens (crop dusters) doivent zigzaguer afin de ne pas être pris pour cible, malgré que les paramilitaires « nettoient » au préalable le terrain, afin d’éliminer les guerilleros ou des paysans qui auraient l’idée de protéger les plantations. Cette situation réduit grandement la précision des épandages et accentue les dommages causés aux cultures licites, au-delà même des frontières nationales comme mentionné précédemment. De plus, des hélicoptères de combat doivent « couvrir » les crop dusters et viser les éléments de guérilla qui pourraient lancer des attaques contre ceux-ci. Quant à l’équipage de ces hélicoptères, il est bien évidemment constitué de membres de la Police nationale colombienne, puisque la présence à bord de soldats américains autorisés à tirer confirmerait le caractère interétatique de ce conflit.

Enfin, ni les guérillas de gauche (ELN, EPL, FARC), ni les paramilitaires ne peuvent exactement être qualifiés de groupes de libération nationale, en vertu du droit à l’autodétermination des peuples. Somme toute, cette multiplicité des acteurs (forces régulières américaines et colombiennes, police nationale colombienne, contractuels civils, paramilitaires et guérilla) fait en sorte qu’il est très difficile de qualifier le conflit colombien selon les catégories classiques du droit humanitaire. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est qu’il s’agit d’un conflit interne, que ce conflit risque de déstabiliser la région andine, et que les moyens utilisés s’apparentent à ceux utilisés en temps de guerre.


[28] Baum, Dan, 1997. Smoke and Mirrors: The War on Drugs and the Politics of Failure. Boston, MA : Little Brown & Co.
[29] Isacson, Adam, 2003. Plan Colombia 3 Year Anniversary Report Card. Washington : Washington Office on Latin America. En ligne: http://wola.org/Colombia/plan_col_report_card03.pdf
[30] Tate, Winifred, 2001. « Bush Announces Andean Counterdrug Initiative », Cross Currents : Washington and the Americas, 10, 2. Washington, DC : Washington Office on Latin America. En ligne : http://wola.org/publications/Enlace2001/2_andean_initiative.pdf
[31] Latin America Working Group Education Fund, Center for International Policy et Washington Office on Latin America, 2004. Blurring the Lines, Trends in U.S. military programs with Latin America, p. 4. En ligne : Center for International Policy, http://ciponline.org/facts/0410btl.pdf
[32] Thoumi, Francisco E., 2003. Op. cit., p. 230.
[33] Armenta, Amira, et al., éd., 2003. Op. cit., p. 8.
[34] Latin America Working Group Education Fund, Center for International Policy et Washington Office on Latin America, 2004. Op. cit., p. 4.
[35] U.S. Military and Police Aid: The "troop cap" debate. En ligne : The Center for International Policy's Colombia Program, http://ciponline.org/colombia/04cap.htm
[36] Montañés, Virginia et al., éd., 2001. Op. cit., p. 10.

L'arroseur arrosé : 3.2. Principes du droit de la guerre

3.2.1 Le principe de discrimination

Le principe de discrimination entre les populations et les biens civils et les objectifs militaires est fortement lié aux principes de nécessité et de proportionnalité décrits ci-dessous. La Cour internationale de justice (CIJ) a qualifié de « règles intransgressibles du droit coutumier » la plus grande partie des règles de droit humanitaire, que les États soient signataires des conventions de Genève ou non. [37]

Malheureusement, pour ce qui est de la Colombie, il est clair que la méthode d’éradication préconisée est incapable d’assurer cette discrimination, à supposer que les cultures illicites constituent réellement des objectifs militaires. D’autre part, les paysans sont souvent entraînés dans la production de coca par nécessité économique, ou par la coercition des groupes armés, paramilitaires ou guérillas. Doit-on pour autant les considérer partie intégrante de ces groupes? De plus, comment qualifier un paysan faisant feu sur un crop duster, dans une tentative désespérée de protéger ses cultures vivrières? Les paysans colombiens font ils partie eux-mêmes des cibles militaires?

3.2.2 Le principe de nécessité

Rappelant que le jugement de la nécessité ou non d’une mesure militaire particulière appartient presque toujours aux vainqueurs, Karine Mollard-Bannelier affirme ceci :

[I]l est quelque peu illusoire d’attendre que le principe de nécessité militaire protège l’environnement en temps de conflit armé, si ce n’est pour empêcher des destructions absolument gratuites, plutôt improbables, et des destructions punitives, assez rares. L’élasticité de la notion est susceptible de justifier une large gamme de mesures désastreuses pour l’environnement, et les considérations militaires pourraient l’emporter aisément sur les considérations écologiques. [38]

En guise d’exemple, le pipe-line Caño Limón-Coveñas a été attaqué plus de 1000 fois depuis 13 ans, et ces sabotages ont causé des déversements de pétrole aux conséquences environnementales graves. [39] Sachant cela, il est clair que, dans le département d’Arauca du moins, la protection de l’environnement a eu un poids négligeable par rapport à la nécessité militaire, c’est-à-dire reprendre par la force les territoires contrôlés par la guérilla. L’explication tient sans doute au fait que ces sabotages ont eu, somme toute, peu de répercussions directes en termes de vies humaines.

3.2.3 Le principe de proportionnalité

[Le principe de proportionnalité] s’inscrit dans la continuité du principe de nécessité militaire, qu’il complète, en stipulant que même les objectifs militaires ne peuvent pas faire l’objet d’une attaque de manière illimitée et incontrôlée : encore faut-il comparer les dommages collatéraux que cette attaque va provoquer avec l’avantage militaire attendu. [Il] permet donc de contrebalancer les nécessités militaires par l’évaluation, sur le plan humanitaire, des conséquences d’une attaque. [40]

Ce principe fut codifié pour la première fois en droit international en 1977, dans le Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I) [41], à l’article 51 §5(b) :

5. Seront, entre autres, considérés comme effectués sans discrimination les types d’attaques suivants :

b) les attaques dont on peut attendre qu’elles causent incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu.

L’article 57 §2(a) donne par ailleurs quelques précisions « opérationnelles » :

a) ceux qui préparent ou décident une attaque doivent : [...]

iii) s’abstenir de lancer une attaque dont on peut attendre qu’elle cause incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil, ou une combinaison de ces pertes et dommages, qui seraient excessifs par rapport à l’avantage militaire concret et direct attendu;

En ce qui concerne les objectifs militaires, le reporter photographe Jeremy Bigwood, en vertu du Freedom of Information Act (FOIA), a demandé que lui soient communiqués des dizaines de documents concernant les opérations anti-insurrectionnelles des États-Unis dans les pays de la Communauté andine, ainsi qu’au Nicaragua et au Panama. [42]

L’un de ces documents — mémorandum de la Central Intelligence Agency (CIA) en date du 21 juillet 1998 et intitulé Colombia: New Areas of Coca Cultivation — affirme ce qui suit :

Shifts in coca cultivation, away from the current primary coca growing areas of Caqueta, Guaviare, and Putumayo and far from aerial eradication bases, would erode many of the gains made by the eradication program and further stretch eradication resources which are already operating on several fronts.

Un autre mémorandum émis le 2 mai 2000 par le Bureau of Narcotics and Law Enforcement Affairs du Département d’État pose la question « Will Plan Colombia work? If not, will the United States be automatically drawn in further? » La réponse : « We expect it to work but cannot guarantee this, and have no intention of this becoming the next Vietnam. There can be no guarantees that Plan Colombia will be successful. We think, however, that the effort must be made... » La différence de ton entre le mémorandum pragmatique de la CIA et la phrase « We think, however, that the effort must be made... » du Département d’État, n’est pas sans rappeller la populaire expression faith based intelligence, utilisée dans certains médias américains, au sujet des motifs ayant mené à l’intervention armée en Irak. Elle dénote un aveuglement volontaire de la part des autorités.

Bref, ces quelques documents — gouttes d’eau extraites de l’océan d’informations échangées au sein du gouvernement des États-Unis — illustrent par ailleurs que les autorités ont décidé d’aller de l’avant, malgré qu’elles aient été informées non seulement des risques d’échec des programmes d’éradication, mais également du risque d’extension territoriale des cultures illicites!

Quant à la toxicité des formules chimiques employées, elle a été mentionné au point 2.2.2. Sur le territoire des États-Unis, les problèmes liés à l’utilisation du glyphosate chez les travailleurs agricoles, en Californie notamment, sont assez bien documentés pour en conclure que les autorités étaient au courant à la fois des risques posés par la méthode d’éradication choisie, et par les risques d’échec de cette méthode. Le volet « épandages aériens » du Plan Colombie a clairement échoué le test de proportionnalité.


[37] C.I.J., A.C., 8 juillet 1996, Licéité de la menace ou de l’emploi de l’arme nucléaire, §79.
[38] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. La protection de l’environnement en temps de conflit armé. Paris : Pédone, p. 151.
[39] Washington Office on Latin America, 2003. « Protecting the Pipeline: The U.S. Military Mission Expands », Colombia Monitor, 2, 1, p.9. En ligne: http://wola.org/Colombia/monitor_may03_oil.pdf
[40] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., p. 155.
[41] Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I), CICR, Acte final, Conférence diplomatique, 8 juin 1977 (entrée en vigueur : 7 décembre 1978). En ligne: Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme, http://www.unhchr.ch/french/html/menu3/b/94_fr.htm
[42] Bigwood, Jeremy, FOIA responses by country and subject. En ligne : Jeremybigwood.net, http://jeremybigwood.net/FOIAs/FOIA.htm

L'arroseur arrosé : 3.3. Dispositions du droit humanitaire conventionnel

3.3.1 Interdiction des armes chimiques et biologiques

Durant la guerre du Viêt-Nam, l’Assemblée Générale des Nations Unies a émis certaines précisions importantes. La Résolution 2603 [43] du 16 décembre 1969 déclare en effet contraire aux règles généralement acceptées du droit international, telles qu’elles sont énoncées dans le Protocole concernant la prohibition d’emploi à la guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques, signé à Genève le 17 juin 1925, l’utilisation dans les conflits internationaux armés de :

a) Tout agent chimique de guerre — substances chimiques, qu’elles soient à l’état gazeux, liquide ou solide — en raison de ses effets toxiques directs sur l’homme, les animaux ou les plantes;

b) Tout agent biologique de guerre — organismes vivants, quelle qu’en soit la nature, ou produits infectieux qui en seraient dérivés — dans l’intention de causer la maladie ou la mort des personnes, des animaux ou des plantes et dont les effets dépendent de sa propension et se multiplier dans la personne, l’animal ou la plante attaqués.

La Convention du 10 avril 1972 sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction peut être considérée comme un premier développement du Protocole de 1925. [44] L’article premier stipule que :

Chaque État partie à la présente Convention s’engage à ne jamais, et en aucune circonstance, mettre au point, fabriquer, stocker, ni acquérir d’une manière ou d’une autre ni conserver :

  1. Des agents microbiologiques ou autres agents biologiques, ainsi que des toxines quels qu’en soient l’origine ou le mode de production, de types et en quantités qui ne sont pas destinés à des fins prophylactiques, de protection ou à d’autres fins pacifiques;
  2. Des armes, de l’équipement ou des vecteurs destinés à l’emploi de tels agents ou toxines à des fins hostiles ou dans des conflits armés.

La portée de la Convention n’est donc pas limitée aux seuls conflits armés. Toute action « à des fins hostiles » pourrait éventuellement être invoquée. Pour revenir à la question du Fusarium oxysporum abordée au point 2.3.1, et relativement à l’interprétation de l’article premier, le passage suivant démontre bien l’importance d’une prise de position politique claire :

In July 2000, the United Nations advised against the use of the fungus on coca crops in Colombia. The U.N. position was important because it left the United States alone in backing the Fusarium project. The risk of unilateral use of a biological agent finally led the Clinton Administration to interrupt the plan, which could have been perceived by the rest of the world as a form of biological warfare. At the time, Colombia prohibited the use of the fungus in the war on drugs. The threat of the use of a biological agent also sparked a strong reaction from countries in the Andean-Amazon region, leading to a prohibition on the use of mycoherbicides in Ecuador and Peru and a joint resolution by the environmental ministries of the region’s countries expressing opposition to the use of Fusarium in their territories. [45]

Par ailleurs, la récente Convention sur l’interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques et sur leur destruction [46] (Convention de Paris) va beaucoup plus loin que le Protocole de 1925, comme en fait foi l’Article 1 §1:

Chaque État partie à la présente Convention s’engage à ne jamais, en aucune circonstance :

a) Mettre au point, fabriquer, acquérir d’une autre manière, stocker ou conserver d’armes chimiques, ou transférer, directement ou indirectement, d’armes chimiques à qui que ce soit;
b) Employer d’armes chimiques;
c) Entreprendre de préparatifs militaires quels qu’ils soient en vue d’un emploi d’armes chimiques;
d) Aider, encourager ou inciter quiconque, de quelque manière que ce soit, à entreprendre quelque activité que ce soit qui est interdite à un Etat partie en vertu de la présente Convention.

Cet instrument est valable en temps de paix comme en temps de guerre. La distinction entre actes de violence sporadiques, guerre civile ou interétatique a donc peu d’importance.

Toutefois, il est difficile de déterminer si un herbicide constitue une arme. À titre de comparaison, en droit criminel canadien, n’importe quel objet peut constituer une arme s’il y a volonté de l’utiliser à cette fin. Or l’élément d’intentionnalité est absent du droit international de l’environnement. Heureusement, en ce qui concerne la Convention de Paris, une portion du préambule ne laisse subsister aucun doute quant à l’illégalité des herbicides :

Reconnaissant l’interdiction de l’emploi d’herbicides en tant que moyens de guerre, telle que la traduisent les accords pertinents et les principes du droit international en la matière;

Il est à noter que les États-Unis (avril 1997) et la Colombie (avril 2000) ont ratifié la Convention de Paris.

3.3.2 Protection générale, directe et indirecte

L’article 35 §3 du Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux (Protocole I) constitue la forme la plus directe de protection de l’environnement (dans une perspective écocentrique de surcroît) :

3. Il est interdit d’utiliser des méthodes ou moyens de guerre qui sont conçus pour causer, ou dont on peut attendre qu’ils causeront, des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel.

Par ailleurs, l’article 54 commence comme suit :

  1. Il est interdit d’utiliser contre les civils la famine comme méthode de guerre.
  2. Il est interdit d’attaquer, de détruire, d’enlever ou de mettre hors d’usage des biens indispensables à la survie de la population civile, tels que des denrées alimentaires et les zones agricoles qui les produisent, les récoltes, le bétail, les installations et réserves d’eau potable et les ouvrages d’irrigation, en vue d’en priver, à raison de leur valeur de subsistance, la population civile ou la Partie adverse, quel que soit le motif dont on s’inspire, que ce soit pour affamer des personnes civiles, provoquer leur déplacement ou pour toute autre raison.

La protection de l’environnement n’apparaît cette fois qu’indirectement et dans son sens anthropocentrique le plus strict; autrement dit, « les éléments de l’environnement doivent être protégés en raison de leur importance pour les humains, pour préserver leur qualité de vie, pour préserver leur existence même. » [47]

Toutefois, le conflit en cours en Colombie ne semble pas pouvoir être qualifié avec certitude de conflit international. C’est donc au Protocole additionnel aux Conventions de Genève du 12 août 1949 relatif à la protection des victimes des conflits armés non internationaux (Protocole II) qu’il faudra se référer. L’article 14, concernant la « Protection des biens indispensables à la survie de la population civile » reprend, en des termes quasiment identiques, l’article 54 du Protocole I.

3.3.3 ENMOD

La Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles (ENMOD) [48] a été adoptée suite à la grande prise de conscience que fut la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain (Stockholm, 1972). On peut y voir aussi une réaction aux expériences réalisées par l’armée américaine au Viêt-Nam, telles que l’ensemencement de nuages afin de prolonger artificiellement la mousson, ou l’épandage aérien de défoliants très puissants comme l’agent orange. Toutefois, vu sa formulation très générale, ENMOD a donné lieu à des problèmes d’interprétation dès son adoption.

La portée de l’article 1 §1, stipule clairement qu’ENMOD ne couvre pas que les actes à des fins militaires, mais également les actes commis à toutes autres fins hostiles :

1. Chaque Etat partie à la présente Convention s’engage à ne pas utiliser à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles des techniques de modification de l’environnement ayant des effets étendus, durables ou graves, en tant que moyens de causer des destructions, des dommages ou des préjudices à tout autre État partie.

Il est à noter qu’une formulation presqu’identique (« dommages étendus, durables et graves ») se retrouve aux articles 35 §3 et 55 §1 du Protocole I relatif à la protection des victimes des conflits armés internationaux. Or cette question des effets a donné lieu à une grande polémique. C’est pourquoi l’Accord interprétatif relatif à l’article premier [49] précise que les termes « étendus, durables ou graves » seront interprétés comme suit :

a) Il faut entendre par « étendus » les effets qui s’étendent à une superficie de plusieurs centaines de kilomètres carrés;
b) « Durables » s’entend d’une période de plusieurs mois, ou environ une saison;
c) « Graves » signifie qui provoque une perturbation ou un dommage sérieux ou marqué pour la vie humaine, les ressources naturelles et économiques ou d’autres richesses.

En ce qui concerne la durée, la demi-vie du glyphosate, — soit la persistance de la molécule dans l’environnement jusqu’à ce qu’elle se décompose en au moins deux parties — peut durer de 2 à 174 jours. [50] Il est donc clair que la pollution des étangs et cours d’eau et la destruction accidentelle des cultures vivrières a des effets qui s’étendent au moins sur les quelques mois nécessaires à la regénération des plantes et des stocks de poissons d’eau douce. Ironiquement, c’est sur le cocaïer que les dommages semblent les moins durables, puisqu’il a été démontré que des plants taillés à la base immédiatement après les épandages aériens repoussent instantanément et très rapidement! [51] Une éradication manuelle, telle que pratiquée en Bolivie, est donc moins nocive et beaucoup plus efficace.

Quant à la gravité, une autre conséquence des épandages aériens est l’empoisonnement et la malnutrition du bétail, pouvant résulter en la perte de plusieurs têtes. Il ne fait nul doute que cela cause des dommages sérieux aux ressources économiques d’une population vivant a priori dans une situation de précarité. D’ailleurs, le nombre de réfugiés ayant dû abandonner leurs fermes suite à des pertes économiques répétées est effarant.

Malgré les grandes possibilités d’application que laisse entrevoir l’expression « toutes autres fins hostiles » dans le cadre d’un conflit non international, ni la Colombie, ni l’Équateur, ni le Pérou ne sont parties à ENMOD, ce qui en limite l’utilité dans la situation qui nous préoccupe. On pourrait toutefois l’invoquer contre les États-Unis, dans le cas où ce pays prendrait l’initiative d’effectuer les épandages aériens en violation de la souveraineté de la Colombie.

Par ailleurs, ENMOD n’a pas d’effets erga omnes, lorsque des dommages sont causés aux États neutres. [52] L’Équateur n’a donc aucun recours de ce côté. Cela peut paraître étrange, puisqu’il va de soi que les modifications à l’environnement se moquent des frontières. ENMOD apparaît donc comme un instrument désuet, par rapport à un outil plus récent, tel que la Convention sur l’interdiction de l’emploi, du stockage, de la production et du transfert des mines antipersonnel et sur leur destruction par exemple, qui prohibe ces armes de manière générale et absolue.


[43] Question des armes chimiques et bactériologiques (biologiques), Rés. AG 2603(XXIV), Doc. Off. AG NU, 24e sess., supp. no 30, Doc. NU A/7630 (1969), pp. 16-17, citée dans Kirchner, Andree, 2000. « Environmental Protection in Time of Armed Conflict », Eur. Envtl. L. Rev., 9, p. 267.
[44] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., p. 214.
[45] Jelsma, Martin, 2004. Op. cit., p. 3.
[46] Convention sur l'interdiction de la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l'emploi des armes chimiques et sur leur destruction, 3 septembre 1992, 1974 R.T.N.U. 45 (entrée en vigueur : 29 avril 1997).
[47] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., p. 167.
[48] Convention sur l'interdiction d'utiliser des techniques de modification de l'environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles, 10 décembre 1976, 1108 R.T.N.U. 151 (entrée en vigueur : 5 octobre 1978).
[49] Rapport de la Conférence du Comité du désarmement, volume I, Doc. Off. AG, 31e sess., supp. n° 27, Doc. NU A/31/27 (1976) pp. 101-102. Les accords interprétatifs n’étaient pas incorporés dans le texte de la Convention, mais constituent la partie des résultats des négociations et ils ont été inclus dans le rapport transmis par la Conférence du Comité du désarmement à l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 1976.
[50] Cox, Caroline, 2004. « Glyphosate Factsheet », Journal of Pesticide Reform, 24, 4, p. 13. En ligne : Northwest Coalition for Alternatives to Pesticides, http://www.pesticide.org/glyphosate.pdf
[51] Isacson, Adam et I. Vaicius, 2001. « Plan Colombia’s “Ground Zero”, A Report from CIP’s trip to Putumayo, Colombia, March 9-12, 2001. », International Policy Report, avril 2001, p. 11. Washington, DC : Center for International Policy. En ligne : The Center for International Policy's Colombia Project, http://www.ciponline.org/colombia/0401putu.htm
[52] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., p. 70.

L'arroseur arrosé : 4. L’application du droit de l’environnement

Les instruments du droit de l’environnement signés en temps de paix — comme la Convention sur la diversité biologique — conservent théoriquement toute leur validité en temps de guerre. En cas de conflit international, les instruments disposent d’une « présomption d’applicabilité » entre belligérants, qui provient de « l’impossibilité à diviser ces conventions multilatérales en des relations bilatérales. » [53] Même la suspension d’un traité entre les bélligérants ne saurait entraîner la suspension des obligations de ceux-ci envers les États neutres. En cas de conflit interne, il est clair qu’un État incapable de contrôler l’ensemble de son territoire et d’y instaurer la règle de droit (comme la Colombie ou le Pérou à l’époque du Sentier Lumineux) ne peut nullement empêcher la violation de ces conventions par les forces rebelles, ni leur demander d’appliquer les principes généraux de prévention et de précaution. Il n’en demeure pas moins que les traités environnementaux demeurent pleinement applicables. Bref, un État ne pourrait invoquer les violations au droit de l’environnement causées par les insurgés pour justifier ses propres violations!


[53] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., p. 70.

L'arroseur arrosé : 4.1. Le cas colombien

En juin 2003, suite à la migration des cultures illicites dans les parcs nationaux colombiens, la Dirección Nacional de Estupefacientes (DNE) a pris la regrettable décision d’autoriser les épandages aériens au-dessus de ceux-ci! En guise de comparaison, la Ley del Régimen de la Coca y Sustancias Controladas de Bolivie, mieux connue sous le nom de Loi 1008, stipule que seules les méthodes d’éradication manuelles et mécaniques seront autorisées, et interdit le recours aux herbicides et défoliants chimiques. [54] Selon l’Ombudsman et l’Office du Vérificateur général de Colombie, la Résolution 0013 viole pas moins de six lois et décrets nationaux, en sus du droit constitutionnel à la vie, la santé et à un environnement sain [55] — cela sans oublier les nombreux instruments de droit international ayant trait à la biodiversité, aux peuples indigènes, etc. Suite à une opposition farouche de milieux politiques, civils et religieux, les autorités ont finalement fait marche arrière.

Un peu plus tôt cette même année, la Cour constitutionnelle de Bogotá avait ordonné la suspension des épandages aériens sur l’ensemble du territoire du pays, jusqu’à ce que des études d’impact complètes soient réalisées, mais les autorités colombiennes ont interjeté appel, ce qui a permis aux opérations de continuer. Le seul gain réalisé dès lors, fut l’engagement de consulter et d’informer les communautés autochtones avant de procéder. En 2003 toujours, le tribunal administratif de Cundinamarca a accepté de traiter une poursuite en recours collectif, et a ordonné une fois de plus à la DNE de suspendre temporairement les opérations. Ce recours a donné lieu à une documentation abondante d’environ 53 000 pages et le jugement final a en quelque sorte « consacré » le principe de précaution. [56] La décision du gouvernement colombien de poursuivre les opérations d’éradication par voie aérienne malgré tout, a causé de grands remous politiques. [57]

La voie du droit interne a donc été explorée maintes et maintes fois, par des ONG ainsi que la société civile équatorienne et colombienne, avec des effets très mitigés.

Au plan international, c’est peut-être du côté de l’Organisation des États Américains (OÉA) que réside quelque espoir. Des recours individuels sont possibles devant la Commission interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), en vertu de l’article 11 du Protocole additionnel à la Convention américaine relative aux droits de l’homme (Protocole de San Salvador). Ce mécanisme a été utilisé au moins une fois, soit en décembre 2000, par une ONG équatorienne qui a déposé une plainte formelle au nom des paysans habitant près de la frontière colombienne. [58] Par ailleurs, la Commission interaméricaine pour le contrôle de l’abus de drogues (CICAD), instance spécialisée de l’OÉA, a débuté en janvier 2004 une évaluation scientifique de l’impact des programmes d’éradication. [59] On peut espérer que cette recherche, dont les résultats sont attendus au cours de 2005, sera menée de manière plus indépendante que celles financées par le Département d’État des États-Unis. Bien que l’OÉA ne puisse forcer la main des autorités colombiennes ou états-uniennes, elle pourrait contribuer à « délégitimer » davantage les opérations d’éradication en cours. Une prise de position claire de cette organisation en faveur de l’arrêt des programmes d’éradication chimique viendrait s’ajouter à celle du Parlement européen, qui a déjà fait pression sur les présidents Pastrana et Uribe à cet effet. [60] En fait, il semble que seules des pressions politiques fortes de la communauté internationale, solidement étayées par une jurisprudence et des études scientifiques de plus en plus abondantes, auront raison des programmes d’éradication aériens.


[54] Marsh, Betsy, 2004. Op. cit., pp. 3, 35-36.
[55] Ibid., p. 39.
[56] Claudia Sampedro y Otros (2003) Tribunal Administrativo de Cundinamarca, sección segunda, subsección B, Expediente n° 02-022, p. 112.
[57] Transnational Institute, 2004. The Debate on the Fumigations. En ligne : TNI Drugs & Democracy, http://tni.org/drugscolombia-docs/thedebate-e.htm
[58] Marsh, Betsy, 2004. Op. cit., p.41. Il est à noter que la Colombie, le Pérou et l’Équateur ont ratifié le Protocole de San Salvador, alors que les États-Unis n’en sont même pas signataires.
[59] Ibid., p. 18.
[60] Transnational Institute, 2004. Op. cit.

L'arroseur arrosé : 4.2. Application internationale du droit de l'environnement et imputabilité des acteurs non étatiques

Sous un angle international, on peut déplorer l’existence de nombreux mécanismes visant à éviter la responsabilité de l’État ou l’application de sanctions contre des particuliers.

4.2.1 Le recours aux contractuels civils

Le recours aux contractuels civils, abordé au point 3.1.1, est un moyen aisé pour un État de se dérober à sa responsabilité. Cela requiert une stratégie entièrement différente qui ne relève pas du droit international de l’environnement ni du droit international humanitaire. Par exemple, en déposant une plainte le 11 septembre 2001 devant une Cour du District de Columbia, des groupes environnementalistes équatoriens ont intenté des poursuites contre la firme DynCorp en vertu du Alien Tort Claims Act (vieille loi datant de 1789) et du Torture Victims Protection Act. Il s’agit donc d’une tentative de donner une portée extraterritoriale à des lois fédérales. Les délais ont fait en sorte que le jugement (ou le rejet de la plainte) n’avait toujours pas été prononcé en 2004. Entretemps, DynCorp, qui était l’un des plus gros fournisseurs privés de l’armée américaine, a été rachetée par la firme de « services informatiques » Computer Sciences Corporation en 2003.

4.2.2 Le recours aux accords relatifs à l’article 98 du Statut de Rome

Stipulant que la Cour Pénale Internationale (CPI) a compétence à l’égard des crimes de guerre, le Statut de Rome [61] ouvre une porte intéressante aux défenseurs de l’environnement en faisant sien le principe de proportionnalité. En effet, selon l’article 8 §2 (b), les crimes de guerre s’entendent par :

b) Les autres violations graves des lois et coutumes applicables aux conflits armés internationaux dans le cadre établi du droit international, à savoir, l’un quelconque des actes ci-après :

[...]

iv) Le fait de diriger intentionnellement une attaque en sachant qu’elle causera incidemment des pertes en vies humaines dans la population civile, des blessures aux personnes civiles, des dommages aux biens de caractère civil ou des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel qui seraient manifestement excessifs par rapport à l’ensemble de l’avantage militaire concret et direct attendu;

Il a été fait mention de l’échec du test de proportionnalité au point 3.2.3. Resterait donc à prouver l’élément d’intentionnalité des gens impliqués.

Il est regrettable que la protection offerte par le statut de Rome n’ait pas été étendue aux conflits armés non internationaux. Ni l’ingérence états-unienne, ni les escarmouches entre les forces venezuéliennes et colombiennes à la frontière du département d’Arauca n’ont pour l’instant été suffisantes pour qualifier la situation de conflit international (contrairement à la guerre d’opérette entre le Pérou et l’Équateur de 2000, due à quelques nappes de pétrole, et qui fut résolue grâce aux bons offices du Brésil).

En 2002, afin de compliquer encore plus les choses, le Congrès des États-Unis a adopté le American Service Members Projection Act, protégeant ainsi ses ressortissants contre d’éventuelles poursuites intentées devant la CPI. Cette loi interdit toute assistance militaire aux pays signataires du Statut de Rome qui refuseront d’octroyer l’immunité aux ressortissants américains par le biais d’un accord bilatéral. [62]

Signe encourageant pour la paix et l’environnement, la Bolivie, le Venezuela et l’Équateur ont vu leur aide militaire suspendue à partir du 1er juillet 2003!

4.2.3 L’utilisation de l’ONUDC ou toute autre agence mandataire

Lorsqu’il s’agit de financer les activités dommageables pour l’environnement, les chiffres parlent d’eux-mêmes : 90 pour cent du budget de l’ONUDC provient de quelques grands donateurs (dont les États-Unis, le Japon, l’Italie et le Royaume-Uni), et cette agence se trouve dans la difficile position de devoir apparaître « indépendante » des pays donateurs, tout en menant à bien les visées politiques de ceux-ci afin d’assurer sa propre survie. [63]

Cela pose la question fort complexe de la responsabilité de l’ONU en matière d’environnement. À titre de comparaison, « l’impossibilité, pour l’ONU, de devenir partie contractante aux instruments internationaux pertinents (ouverts seulement aux États), ainsi que son manque de volonté à être considérée comme une partie à un conflit, ont fait sérieusement douter de l’applicabilité du droit humanitaire à ses forces armées ». Depuis les années 1990, les forces onusiennes ont toutefois accepté de se plier aux « principes et à l’esprit du droit humanitaire », ce qui constitue une solution plutôt floue. [64] Par conséquent, même si les casques bleus sont depuis une dizaine d’années tenus de respecter le droit humanitaire, l’environnement ne sera protégé qu’indirectement, selon « les principes et l’esprit » de l’article 54 §2 du Protocole I, ou les articles 14 et 15 du Protocole II. Maintenant, reste à savoir si cette volonté d’imputabilité visant les Casques bleus s’étendra aussi aux bureaucrates de l’ONU, confortablement installés dans leurs locaux de Vienne, Genève, New York ou Bogotá. Rien n’est clairement stipulé à cet égard, et pour l’instant c’est uniquement en regard du droit interne des pays où ils oeuvrent qu’ils pourraient éventuellement être poursuivis.


[61] Statut de Rome de la Cour pénale internationale, 17 juillet 1998, 2187 R.T.N.U. 3 (Entrée en vigueur le 1er juillet 2002).
[62] L’article 98 du Statut de Rome stipule en effet que la CPI ne peut exercer sa compétence là où existe un tel accord. Par ailleurs, les pays de l’OTAN ainsi que l’Argentine (en tant que « major non-NATO ally » ) sont exemptés du American Service Members Projection Act.
[63] Jensema, E.H. et F. Thoumi, 2004. « Drug policies and the funding of the United Nations Office on Drugs and Crime », dans Global Drug Policy: Building a New Framework. Paris: The Senlis Council. En ligne: http://drug-policy.org/documents/Thoumi_Jensema_paper
[64] Mollard-Bannelier, Karine, 2001. Op. cit., pp.375-376.

L'arroseur arrosé : 5. Conclusions

L’examen de la situation vécue dans les pays de la Communauté andine, et plus précisément en Colombie, fait ressortir les problèmes suivants :

  • Les conventions antidrogue contiennent des échappatoires pouvant être interprétées de manière contradictoire. Dans ce contexte, la volonté d’octroyer beaucoup plus de ressources aux programmes d’éradication des cultures illicites qu’au développement alternatif est essentiellement d’ordre politique.
  • Le lien causal entre les cultures illicites, les épandages aériens visant à éradiquer celles-ci, les dommages à la végétation et les atteintes à la santé des paysans, les déplacements de population et le déboisement pose un grand problème d’évaluation. En effet, les données scientifiques demeurent insuffisantes, et les gouvernements états-unien et colombien — qui continuent de vanter l’innocuité des produits utilisés et de leur mode d’emploi — ont fait preuve d’une grande réticence à entreprendre des études complètes, adaptées au climat et à la topographie des pays andins. Encore là, on peut y voir un choix politique délibéré. Un consensus qui se dégage de l’ensemble des documents étudiés est que les épandages aériens, en termes environnementaux, équivalent à jeter de l’huile sur le feu. Autrement dit, ceux-ci contribuent à une déforestation accrue, mais sans que l’ampleur de cette déforestation ne soit quantifiable pour l’instant.
  • Le principe de précaution, ainsi que le droit interne des pays de la Communauté andine — dérivé des nombreux instruments internationaux que ceux-ci ont signés — garantissent en théorie une protection assez complète de leur environnement. Mais dans la pratique, les ONG et les communautés locales ont eu des difficultés à prouver que les dommages qu’ils ont subis sont le résultat direct des épandages. De plus, en faisant appel des jugements ordonnant la cessation des épandages, les autorités colombiennes ont fait prédominer leurs engagements internationaux relatifs à l’éradication des cultures illicites, plutôt que leurs engagements relatifs à la protection de l’environnement. [65] On peut dénoter là aussi un problème d’ordre politique.

Dans ce contexte, le droit international humanitaire apparaît suffisamment développé pour offrir une protection adéquate contre une grande partie des dommages encourus, quoique la recherche effectuée jusqu’ici n’a pas permis d’identifier un seul cas où celui-ci ait été invoqué.

Aussi, le droit humanitaire a le mérite d’être simple. Les armes chimiques et bactériologiques, par exemple, sont prohibées en toutes circonstances, selon la Convention de Paris de 1993! Nul besoin de faire la démonstration des dommages. De plus, si la War on Drugs est bel et bien un conflit armé — international ou non — les biens indispensables à la survie de la population civile ne doivent pas être détruits ni même attaqués.

Reste que la catégorisation des conflits modernes est compliquée par une participation grandissante d’acteurs non étatiques. L’implication politique grandissante des ONG locales et internationales a eu le mérite de faire ressortir le rôle joué par les entreprises privées, et même de faire reculer celles-ci. Mais la stratégie d’ « adopter une transnationale » pour mieux surveiller ses activités ne saurait être employée seule.

Avant que les écosystèmes amazonien et andin ne soient complètement décimés, une admission de la communauté internationale que la situation prévalant en Colombie relève du droit humanitaire aurait pour effet immédiat de réduire de manière notable le rythme de la déforestation, et aurait des répercussions positives sur tous les pays avoisinants. En ce sens, et pour revenir au lien entre criminalisation et développement envisagé par M. Brisman (voir au point 2.1.2), le droit humanitaire pourrait être comparé à une forme de réduction des méfaits (harm reduction) [66] appliqué à l’environnement des pays « producteurs », et sans laquelle aucune forme de développement durable ne pourra être envisagée par la suite. Enfin, une telle insistance sur le droit humanitaire pourrait aussi avoir des effets bénéfiques en Afghanistan, puisque des tests d’épandages aériens y auraient été menés de manière secrète en 2004, et que le président Hamid Karzaï y a d’ores et déjà décrété une « guerre sainte » (jihad) contre l’opium! [67]


[65] Transnational Institute, 2004. Op. cit.
[66] L’approche de réduction des méfaits (ou réduction des risques) est généralement associée à l’injection de drogues par intraveineuse. Elle vise à parer au plus urgent et empêcher les dommages irréversibles, soit la propagation du VIH et les surdoses mortelles, sans pour autant s’attaquer au phénomène de consommation comme tel, qui pourra être enrayé plus tard.
[67] Andrew North, « Quandary of Afghan opium industry », 2 mars 2005. En ligne : BBC News UK Edition, http://news.bbc.co.uk/1/hi/world/south_asia/4312557.stm

Mama coca en liberté surveillée

Le Devoir, le lundi 31 juillet 2006

Bourgault-Côté, Guillaume; Ballivy, Violaine

En gagnant les élections présidentielles de décembre dernier en Bolivie, Evo Morales a fait naître un immense espoir dans la population autochtone, l'une des plus pauvres du continent. Nos collaborateurs rentrent d'un séjour de trois mois dans ce pays. Nous publions aujourd'hui le deuxième volet d'une série de six textes qui dressent le portrait de la situation indienne bolivienne.

Villa Turani, Chaparé - Incident diplomatique, le 11 mars dernier. Pour sa première rencontre avec la secrétaire d'État américaine Condoleeza Rice, le président Evo Morales lui offre un charango, l'instrument traditionnel de la région. Il l'a choisi spécialement: sa décoration est faite de feuilles de coca séchées. Devant les caméras, Mme Rice esquisse un sourire gêné. Le cadeau est empoisonné. Il vient rappeler à Washington que la lutte contre l'éradication de la coca en Bolivie est un échec. Et que ses contrecoups ont mené un cocalero à la présidence du pays.

Quatrième souterrain de la mine de Potosi. Même vidée, l'ancienne cathédrale d'argent a encore le ventre chaud et les parois dures. L'ambiance est lourde: huit millions d'indiens ont péri ici durant l'époque coloniale. Une sorte d'enfer éclairé à la lampe de poche. Aujourd'hui, à coups de masse et de pic, Carlos tente encore de trouver un filon de zinc ou de plomb. Le travail est harassant. Mais le mineur a un outil secret qui éloigne faim et fatigue: la coca.

Il n'est pas le seul à connaître la recette, loin s'en faut. On calcule qu'environ trois millions de Boliviens consomment chaque jour de la coca, en feuille ou en maté (infusion). Les vieux l'appellent affectueusement «Mama Coca». Une plante sacrée bourrée de vertus médicinales, disent-ils la bouche pleine, une joue déformée par la chique.

Sur l'altiplano, elle combat le mal des montagnes. Ailleurs, elle permet de supporter les pires boulots. Ou simplement de relaxer. L'Université Harvard a déjà établi que 100 grammes de coca suffisaient à satisfaire les besoins journaliers en calcium, phosphore, fer, vitamines A et B. Les Indiens le savaient sans le savoir: ils mastiquent la coca depuis la nuit des temps andins. Le rite fait partie intégrante de leur culture.

La plante est populaire: Coca-Cola l'a d'ailleurs longtemps utilisée dans sa recette originale. Mais elle n'a pas que des adeptes. Car aux yeux du monde - et surtout de Washington - c'est avant tout l'ingrédient de base de la cocaïne, poudre blanche d'Amérique: une plante maudite, en somme.

La Bolivie est en effet le troisième producteur mondial de cocaïne, selon l'ONU, derrière la Colombie et le Pérou. Environ 0,5% de la composition de la feuille de coca est un alcaloïde de cocaïne. C'est pourquoi la culture de la coca est directement visée par le grand plan de lutte contre le narcotrafic que les États-Unis mènent à coups de milliards de dollars en Amérique du Sud depuis une quinzaine d'années.

Une convention internationale établit depuis 1961 que la coca est une plante illicite, au même titre que le cannabis ou le pavot. Sous les pressions internationales, la Bolivie s'est engagée depuis 1988 dans une campagne d'éradication de la majeure partie de la production nationale. L'opération est financée et dirigée par la Drug Enforcement Agency (DEA) américaine (les deux tiers de l'aide américaine en Bolivie sont consacrés au projet). La loi 1008 promulguée à l'époque promettait des primes financières pour ceux qui accepteraient de reconvertir leurs cultures et d'adopter des produits légaux.

Depuis, Mama Coca est en liberté surveillée: le gouvernement permet la production dans la région des Yungas, à l'est de La Paz, où on estime que le volume produit est suffisant pour satisfaire la consommation traditionnelle. Des marchés spéciaux sont prévus pour la vente. L'éradication du cocaïer - faite à la main par des patrouilles - se concentre donc sur la production de la région du Chaparé (entre Cochabamba et Santa Cruz), qu'on présume destinée au marché de la drogue. «Peut-être pas dans sa totalité, mais assurément une bonne partie», affirme le sociologue français Alain Labrousse, auteur du Dictionnaire géopolitique des drogues. En 1995, entre 30 et 50 % du produit des exportations boliviennes provenait de l'argent de la drogue.

Bilan catastrophe

Près de 20 ans après le début de l'éradication, le bilan global n'est guère reluisant. Non seulement l'objectif de l'ONU d'avoir réglé la question d'ici 2008 ne sera pas atteint, mais les Américains se rendent aujourd'hui compte que la guerre contre les stups leur échappe. Le prix de la cocaïne est au plus bas, sa qualité est meilleure et le marché est plus étendu.

Le plan américain est un «échec total» en Bolivie, affirme le politologue bolivien Roberto Laserna, expert reconnu de la question. «Les coût sociaux, politiques, économiques et humains ont été immenses, sans qu'on arrive à un résultat probant.» Mal planifié, le programme de culture alternative n'a jamais décollé. «La DEA et le gouvernement ont voulu remplacer une culture facile et payante, la coca, par d'autres cultures plus complexes et risquées, dont les campesinos n'avaient pas l'habitude», observe le sociologue José Mirtenbaum.

«On a dit aux cocaleros: "faites pousser du palmito (coeurs de palmiers) ou des ananas!", ajoute Godofredo Reinicke, ancien Défenseur du peuple (droits de l'homme) dans la région cocalière du Chaparé, entre 1998 et 2005. Mais si on veut que ça marche, qu'on puisse exporter ces produits, ça prend de l'aide et elle n'est jamais venue.» Ainsi, plusieurs cocaleros qui avaient accepté d'abandonner leur culture de coca y sont revenus rapidement. C'est plus payant, et il y a moins de risques et d'entretien. Après des années de régression (de 50 000 à 14 000 hectares entre 1990 et 2000), l'étendue des plantations a recommencé à croître (27 000 hectares en 2004).

Mais surtout, le plan d'éradication américano-bolivien a provoqué en Bolivie une furieuse levée de boucliers chez les cocaleros. Puissant, champion des blocages de routes et des manifestations, le mouvement a réussi à faire plier le gouvernement plusieurs fois, avant de passer lui-même dans la sphère politique. C'est aujourd'hui la première force politique en Bolivie (le Mouvement vers le Socialisme -MAS).

Question de culture

Sur la spectaculaire route reliant Cochabamba et Villa Turani, de l'altiplano à la jungle, on croise deux guérites militaires où les agents des stups contrôlent véhicules et passagers. Bienvenue au Chaparé, zone rouge de la culture de coca.

«C'est une région extrêmement pauvre, avec des conditions sanitaires difficiles», indique Godofredo Reinicke, au volant de sa Jeep qui longe des ravins dans la brume, en montrant du doigt quelques maisons. Pas d'eau potable, pas d'électricité. Les casitas, isolées et très sommaires, sont construites sur de frêles pilotis de bois: l'ensemble donne une impression d'extrême fragilité. Autour, la jungle est touffue, chaude et humide. Parfaite pour dissimuler les cultures.

Ce n'est toutefois plus nécessaire depuis 2004. Un accord temporaire entre le gouvernement et les cocaleros leur permet de cultiver librement un cato de coca par famille (1600 mètres carrés, soit 13 000 hectares au total). L'entente sera réévaluée dès que les autorités auront achevé une étude déterminant combien il faut d'hectares pour satisfaire la consommation traditionnelle. Les résultats sont attendus dans les prochaines semaines. «Cette trêve fait beaucoup de bien à la région», note M. Reinicke.

Evo Morales a promis de pérenniser cette concession et de mener une campagne internationale pour décriminaliser la plante - tout en luttant âprement contre le narcotrafic. «On pourrait mieux contrôler la production si elle était légale, croit Jose Mirtenbaum, on saurait où va la coca et comment on la cultive.» Le gouvernement veut développer les usages licites de la coca sous toutes ses formes (farine, dentifrice, tisane - la Chine serait intéressée) pour créer un marché justifiant l'ensemble de la production bolivienne et prouver que «la coca n'est pas la cocaïne».

«On ne peut pas se passer du revenu de la coca», indique Hilaria Setia, cocalera installée en plein coeur de la jungle, à deux heures de marche de la route la plus proche. Sa maison est dénuée de tout, sauf d'une radio-batterie et d'un poster d'Evo Morales. Ce dernier possédait une plantation tout près d'ici.

La plupart des producteurs affirment gagner environ 75 dollars par mois avec cette culture, facile d'entretien et donnant trois récoltes par année. «C'est peu comme revenu, mais c'est essentiel», dit Mme Setia. Avec les pommes de terre, le yucca ou les bananes qui sont plantés sur les mêmes terres, les cocaleros arrivent à survivre.

«Mais je ne comprends pas ceux qui disent qu'on est riches avec ça. S'il y a de la drogue qui se fait ici, ce n'est pas nous qui en bénéficions, affirme-t-elle. Ici, on a à peine de quoi manger, de quoi dormir. L'argent se fait ailleurs, mais c'est nous qui en payons le prix.» À l'instar des autres cocaleros interrogés, Mme Setia affirme n'avoir jamais vu de cocaïne par ici: «No sé.»

Hilaria Setia a payé cher sa résistance contre l'éradication. Comme beaucoup d'autres. En 2001, elle a reçu en pleine poitrine une balle qui est ressortie près de son omoplate. Le conflit a gardé Godofredo Reinicke fort occupé: il a traité des centaines de plaintes de violations des droits de l'homme, et vu les cadavres d'une centaine de paysans. À la Radio-Chipirri, «la voix des cocaleros» qui est en fait un petit studio de brousse au bout d'une route de terre, le directeur se rappelle cette époque noire.

«Chaque jour il y avait quelque chose, explique doucement Egberto Chipana Limachi. Des femmes violées, des violences physiques, des blessures graves. Nos droits humains ont été constamment bafoués. [...] Mais depuis 2004, les choses se tassent. On peut commercialiser un peu notre produit, et les gens retrouvent leur fierté.»

L'atmosphère est assez bonne pour que les cocaleros aient envie de collaborer avec le gouvernement, estime le secrétaire exécutif de la Fédération des Centrales Unidas. «Ici, le syndicat est plus fort que la police, dit Asencio Picha Garnica. Et la consigne est claire: un cato, pas plus. On va le respecter. On aime mieux avoir une production moins importante - mais légale - que de continuer à vivre caché. Question de dignité.»

Reste à convaincre la communauté internationale des bienfaits de la coca. Et cette bataille est loin d'être gagnée. Pour preuve, Condoleeza Rice a laissé son charango «illégal» en Amérique du Sud.

Position de la Bolivie face à la criminalisation de la coca

Une véritable tentative d’assimilation culturelle

La Convention unique sur les stupéfiants de 1961 avait entre autres buts de mettre fin à une pratique ancestrale très répandue dans les pays andins:

La mastication de la feuille de coca devra être abolie dans un délai de vingt-cinq ans à compter de l’entrée en vigueur de la présente Convention, comme prévu au paragraphe 1 de l’article 41; [1]

Cet objectif s’est bien entendu soldé par un échec. Or la Convention de 1961 est toujours en vigueur et l'article en question n'a jamais été retiré. De plus – alors que la Convention unique n’avait en matière criminelle qu’une valeur incitative – la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes (Convention de 1988) a rendu contraignante l’adoption de mesures pénales :

Sous réserve de ses principes constitutionnels et des concepts fondamentaux de son système juridique, chaque Partie adopte les mesures nécessaires pour conférer le caractère d’infraction pénale conformément à son droit interne, lorsque l’acte a été commis intentionnellement, à la détention et à l’achat de stupéfiants et de substances psychotropes et à la culture de stupéfiants destinés à la consommation personnelle en violation des dispositions de la Convention de 1961, de la Convention de 1961 telle que modifiée ou de la Convention de 1971. [2]

Réserve émise par la délégation bolivienne

Voilà ce qui a incité la Bolivie à émettre la réserve suivante:

La République de Bolivie formule une réserve expresse à l’égard du paragraphe 2 de l’article 3 et déclare que lesdites dispositions, qui pourraient s’interpréter pour qualifier de criminelles l’utilisation, la consommation, l’acquisition et la culture de la feuille de coca pour l’usage personnel, lui sont inapplicables.

Pour la Bolivie, une telle interprétation desdites dispositions est contraire aux principes de sa Constitution et aux règles fondamentales de son ordre juridique qui consacre le respect de la culture, des utilisations licites, des valeurs et de la personnalité des nationalités qui composent la population bolivienne. L’ordre juridique bolivien reconnaît le caractère ancestral de l’utilisation licite de la feuille de coca, qu’une grande partie de la population bolivienne utilise depuis des siècles. En formulant cette réserve, la Bolivie considère:

  • que la feuille de coca n’est pas en soi un stupéfiant ou une substance psychotrope;
  • que son utilisation et sa consommation n’entraînent pas d’altérations psychiques physiques plus profondes que celles résultant de la consommation d’autres plantes ou produits dont l’utilisation est libre et universelle;
  • que la feuille de coca a de nombreuses propriétés médicinales attestées par la pratique de la médecine traditionnelle défendue par l’OMS et confirmées par la science;
  • qu’elle peut être utilisée à des fins industrielles;
  • qu’elle est largement utilisée et consommée en Bolivie et que, par conséquent, si l’on acceptait d’interpréter ainsi la disposition en question, une grande partie de la population bolivienne pourrait être qualifiée de criminelle et sanctionnée comme telle; c’est pourquoi l’interprétation de l’article dans le sens indiqué est inapplicable à la Bolivie;
  • qu’il est nécessaire de préciser que la feuille de coca peut être transformée en pâte, en sulfate et en chlorhydrate de cocaïne par des procédés chimiques faisant intervenir des précurseurs, des équipements et des matériels qui ne sont pas fabriqués en Bolivie et qui n’en proviennent pas.

En revanche, la République de Bolivie continuera à prendre toutes les mesures légales pertinentes pour lutter contre la culture illicite de coca destinée à la production de stupéfiants, ainsi que contre la consommation, l’utilisation et l’acquisition illicites de stupéfiants et de substances psychotropes. [3]


[1] Convention unique sur les stupéfiants de 1961 telle que modifiée par le Protocole du 25 mars 1972 portant amendement de la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, 8 août 1975, 976 R.T.N.U. 105, art. 49.2 e). En ligne: http://www.unodc.org/pdf/convention_1961_fr.pdf
[2] Convention des Nations Unies contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances psychotropes, 19 décembre 1988, Doc. NU E/Conf. 82/15, art. 3 §2. En ligne : http://www.unodc.org/pdf/convention_1988_fr.pdf
[3] Acte final de la Convention des Nations Unies contre le trafic illicite de stupéfiants et de substances psychotropes, 20 décembre 1988, Doc. NU E/CONF.82/14.